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M. VICTOR DE LAPKADE. 471
de quelque coup de main éclatant, ils perdirent tout par une
ridicule exagération. Comme la note mélancolique avait eu,
entre toutes, ses jours de triomphe, ils firent vibrer la corde
élégiaque jusqu'à la rompre. La France alors fut inondée de
poésies éplorées, la désolation régna sur notre Parnasse et la
vallée de l'Hélicon devint véritablement la vallée des larmes.
Il suffit d'être ou de se croire poète pour se sentir subitement
atteint de toutes les douleurs connues et inconnues, — incon-
nues surtout. Avec de tels souffles dans l'air et de tels égare-
ments dans les esprits, l'infalualion, l'absence d'idées, l'assem-
blage inintelligent des grands mots, le mépris du public fu-
rent au comble. C'eût été un spectacle risible, s'il n'eût mé-
rité tant de pitié, de voir tous ces Olympiosse dressant à eux-
mêmes un piédestal, dédaignant le vulgaire et se plaignant
de ses dédains, repoussant le monde, et gémissant de son ou-
bli, «'exaltant à froid, pleurant sans larmes, et, sous la pres-
sion de celte sorte de dérèglement factice, régentant la foule
au nom de jenesais quelle prélentiona une sagesse supérieure
que le langage démentait. — Imaginations affamées à vide !
Rêves irréalisables ! Ignorance de la grande loi du travail !—
Que d'ambitions se révélèrent, impuissantes et inassouvies!
Et combien j'ai vu de ces carrières de poètes, commencées
au seuil béni de la lerre promise, finir tristement aux portes
interdites du paradis perdu !
Cependant le public se lassait de tant d'insipides roucoule-
ments, et au milieu de tous ces ridicules, de toutes ces ten-
tatives de violence faites à la renommée et à la fortune , le
filon mélancolique /épuisait. Mais l'industrie littéraire, en
quéle de succès , n'avait pas dit son dernier mot. Deux vers
du poète le plus dédaigné à cette époque ouvrirent la porte Ã
toutes sortes de nouveautés bizarres :
Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.