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472 il. VICTOR DE LAPRADE.
Ce fui le point de départ, et Dieu sait avec quelle exagéra-
tion de fond et de forme la voie fut parcourue. De l'école
iakiste on passa à l'école satanique la plus effrénée ; on
prit parti pour l'extravagance contre la raison ; le sens poé-
tique disparut ; et , lecteurs ou écrivains, on ne sut presque
plus discerner l'abîme qui sépare la poésie de la versification:
on eut la tentation de recommencer Shakspeare et de le
compléter , sans prendre garde que vouloir refaire un nou-
veau Shakspeare avec les prétentions de plus et le génie
de moins, c'était s'exposer à sombrer dans l'absurde ou le
ridicule. Il y eut alors ce triste spectacle : les productions
comme les existences littéraires systématiquement désordon-
nées ; la France couverte d'oeuvres excessives, exception-
nelles , étranges ; la poésie revêtue de son manteau le plus
cynique et le plus hideux, pour être colportée aux enchères
publiques ; nos gloires les plus pures, répudiées et bafouées ;
et la littérature enfin se résumant dans ce mot devenu fa^
meux : le beau, c'est le laid. Mais comme l'extravagance
s'était faite système , on maxima ses pratiques : après avoir
cherché des lypes â l'étranger, on les chercha en France ,
mais en deçà des siècles que nous révérons et des noms que
nous aimons à glorifier ; on découvrit subitement d'admira-
bles splendeurs dans un ciel jusque-là jugé bien obscur; on
patronna, en faisant grand bruit autour de leurs noms, des
écrivains assurément mieux protégés par le silence... J'ai vu
sculpter avec une sorte d'amour le buste de Ronsard ; j'aurais
vu sans trop d'étonnement présenter à nos hommages celui
deColletet ou de Chapelain.
Heureusement, au milieu de cet universel dévergondage,
un petit nombre d'hommes résistaient au torrent, et, se (enanl
dans les sereines régions de la pensée , défendaient, au sein
de cette société ravagée par tant de passions mauvaises .
l'honneur de la poésie et des lettres : MM. Brizeux. Aulran,