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ÉTUDE SUR BLAISE PASCAL. 383
le résultat d'une lutte entre des principes différents, qui, en se
combattant, ont fini par se détruire. Il est nécessaire d'insister
sur ce scepticisme, parce que les passages qui le renferment
sont nombreux, qu'ils attaquent beaucoup de choses et des
choses fondamentales, parce que c'est là que Pascal montre le
plus d'originalité et de puissance, et qu'enfin ce côté de Pascal
a été jusqu'ici nié, négligé ou dénaturé.
Le scepticisme de Pascal est effrayant d'abord, rien ne lui
échappe, rien ne trouve grâce devant lui. Quand Pascal com-
pare la beauté de la poésie à celle d'une villageoise qui serait
couverte de la tète aux pieds d'une chaîne de fil de laiton, il
est clair qu'il se moque de la poésie. Quand il assure que la
science repose tout entière sur des mots qu'elle est dans l'im-
puissance d'expliquer et de définir, il mine la science par ses
fondements. Quand il demande « se peut-il rien de plus plaisant
qu'un homme ait le droit de me tuer parce qu'il demeure au-delÃ
de l'eau et que son prince a querelle avec le mien, quoique je
n'en aie aucune avec lui. » Et ailleurs : « choisit-on pour gou-
verner le vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure
maison ? » il rejette, là le droit international, et ici le droit pu-
blic. Enfin, il met en doute le droit de propriété, c'est-à -dire
le droit civil et la société même, quand il en peint ainsi l'ori-
gine : « ce chien est à moi, » disaient ces pauvres enfants,
« c'est là ma place au soleil ; voilà le commencement et l'image
de l'usurpation par toute la terre.
Ce n'est point assez ; il va nier toutes les vérités religieuses,
la révélation, la création, l'âme et Dieu ; écoutez plutôt : « in-
compréhensible que Dieu soit, qu'il ne soit pas, que l'âme
vive avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme, que ce monde
ait été créé, qu'il ne l'ait pas été. » Il va mettre en présence le
dogmatiste et le pyrrhonien, et les réfuter l'un par l'autre, comme
si la logique ne pouvait donner tort ni raison à personne, comme
si le raisonnement était inutile, comme s'il n'y avait ni lumière
ni vérité. Il va brouiller la notion même de l'existence en décla-
rant que la preuve n'en est pas possible par voie de raisonne-
ment, mais seulement par le sentiment, de soi-même vague,