page suivante »
EN OIS ANS I^I 4,000 moins 13 mètres d'altitude. Ceci défie toute descrip- tion; je ne puis vous montrer ce que j'ai vu, je ne puis même vous donner une idée de ce chaos de précipices qui s'étagent au-dessous de nous, dans des proportions gigan- tesques, de ce Pic Central surtout, qui se penche d'une manière effroyable sur les Etançons. A nos pieds vient aboutir à la brèche Zsigmondy, la fameuse arête qui nous relie à ce vertigineux Pic Central, arête suivie dans toute sa longueur par MM. Zsigmondy et Purtscheller qui ont vaincu ce jour-là , nous semble-t-il, une des plus grandes difficultés des Alpes. Du reste, ce tour de force n'a pas encore été renouvelé, malgré les tentatives des plus entreprenants (1). Gaspard me dit qu'il est trop vieux maintenant pour tenter une telle route; il laisse cela aux plus jeunes. C'est qu'il a cinquante-cinq ans bien sonnés, ce brave Gaspard, et vraiment, sur notre piédestal élevé, où il est assis fumant sa pipe, plus fier et surtout plus heureux qu'un roi, on lui donnerait la moitié de son âge ! Dans son collier de barbe, il rit d'un bon rire qui éclaire sa figure bon enfant ; ses yeux gris, qui sont parfois féroces dans les mauvais pas, ont une expression joyeuse. Ah ! la Meije est sa montagne, c'est lui qui l'a conquise, lui seul, et quand il l'a domptée une fois de plus, il la traite en amie et lui sourit. Le père Gaspard est le type parfait du montagnard ; il en a toute cette rudesse extérieure qui vous repose si bien des conventions sociales;, mais, il fait bon le connaître (1) Ces lignes furent écrites avant la saison- de 1891, pendant laquelle un membre de l'Alpine Club, M. Gibsôn, passa du Pic Occi- dental au Pic Central, en contournant toutefois sur le versant de la Grave la première dent de l'arête qui surplombe la brèche Zsigmondy.