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290                    LE GRAND CARTULAIRE

seul défaut avait suffi à cette œuvre de destruction ; les richesses en
pénétrant dans le cloître avaient étouffé l'esprit chrétien, la malédic-
tion prononcée contre elles avaient frappé de mort l'arbre béni dont les
fruits et l'ombrage avaient été le salut de plusieurs générations.

  Les preuves de cette action dissolvante des richesses sur l'esprit
monastique éclatent à chaque page du Cartulaire publié par M. le comte
de Charpin, il suffirait à lui seul pour écrire l'histoire de la décadence
des ordres monastiques, et fournirait de précieux arguments à une
plume chrétienne et autorisée.

   Mais il n'y a pas que cela dans ce beau recueil. Si les moralistes
peuvent y puiser des enseignements, les érudits y trouveront aussi des
détails instructifs propres à jeter de nouvelles lumières sur les institu-
tions politiques et sociales de notre province au Moyen Age. Il sauront
les y trouver, mais il est intéressant de signaler dès à présent le rang
qu'occupaient alors les roturiers, même dans les villages. Les révélations
fournies à cet égard par le Cartulaire sont en formelle contradiction
avec les idées émises par les historiens. En 1197, à Chazey, qui n'est
aujourd'hui qu'une simple commune de 800 âmes, il y avait des bour-
geois et qui, sur le même pied que les gentilshommes de la garnison du
château, traitaient avec l'abbé d'Ainay leur seigneur (C. 35 et 36.)
La petite localité de Saint-Laurent-en-Viennois montre en 1316 une
organisation complète : des bourgeois et prud'hommes et deux con-
suls (C. 256). Ailleurs on voit les bourgeois siéger avec les chevaliers
pour juger les causes criminelles, constituant ainsi un véritable jury
(C. 11) ; mieux encore, voici (C. 251) des manants, des habitants de
Gênas faisant, en 1290, hommage et aveu de fief pour un territoire et
obligés de fournir, à titre de véritable service féodal « trois client
armés et équipés comme il convient. »

   Combien y a-t-il encore d'opinions à réformer dans l'histoire en ce
qui concerne le Moyen Age et combien l'image que l'on s'en fait
diffère-t-elle de ce qu'il fut réellement ? Ce n'est pas ici le lieu
d'aborder cette délicate question ni même de déduire les conséquences
des deux ou trois faits qui viennent d'être cités ; ils ne sont ici signalés
que pour montrer les services que peuvent rendre à l'étude approfondie
du passé, les documents que M. le comte de Charpin et M. C. M.
Guigue offrent à l'attention des érudits.