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20 BIOGRAPHIE BE LÉON BOITEL.
alors que ces ouvrages d'un luxe princier ne pouvaient le
dédommager de ses frais d'établissement ; il fut obligé,
bien à contre cœur, de renoncer à de pareilles publications.
L'artiste devait faire un sacrifice au négociant et Boitel
n'était rien moins que négociant, il était poète, c'est-à -
dire de ces fous sublimes qui, la tête dans les sphères
élevées de la pensée, n'acceptent les dures nécessités de
la vie que comme on accepte les ronces du chemin en les
méprisant : âmes élevées qui ne se laissent pas absorber,
comme tant d'autres, par l'adoration du veau d'or.
Très-désintéressé en affaires, Boitel poussait la délica-
tesse jusqu'au scrupule exagéré, se mettant à la place de
celui avec lequel il traitait et par là prenant toujours le
côté le moins avantageux.
Ce désintéressement dicté par un noble cœur sera sans
doute taxé par les gens sérieux, par ceux pour qui, un sou
est un soie, de maladresse en affaires ; mais, qu'on nous
pardonne cette faiblesse, pour nous qui voyons tant de
gens qui savent compter et ne savent que compter, il sera
un titre de plus à notre admiration, à notre sympathie.
Écoutez les accents pleins de douceur que cette âme ar-
dente, débordant d'amour et de poésie, sait tirer de sa
lyre dans son livre des Feuilles mortes (1) dédié Ã
ses amis.
Ici, il s'adresse aux feuilles desséchées et leur jette cette
triste, mais belle pensée :
« Mes cendres feront un jour moins de bruit que vous
« n'en faites sous mes pas ; elles parleront moins haut
" que votre voix. »
« Bruissez, pauvres feuilles jaunies et desséchées,
« bruissez encore, entretenez ma rêverie. »
(1) Léon Boitel, 1852, Paris.