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306                  LE CHRIST D'iVOIEE

    — Ce ne sont pas de vains éloges que je voudrais lui
 adresser, reprit Puget; mais pourquoi laisser ainsi, ignoré
 et méconnu, le génie de celui qui a produit une œuvre
 pareille ? Et ne serait-ce pas une gloire pour votre ordre
 que l'on sût que vous possédez un aussi grand artiste?
    — Qu'importe la gloire, dit Dom Palémon, à ceux qui
ont renoncé aux vaines satisfaction qu'elle peut donner ?
   — Mais moi, je vous répète, reprit Pujet, que celui qui
a sculpté ce christ est un grand artiste. Ce christ, je
voudrais l'avoir fait. Je voudrais que l'on pût dire que c'est
mon œuvre. Et cependant je suis Pierre Puget, architecte,
peintre et sculpteur du surintendant des finances !
   — Quoi ! Vous êtes Pierre Puget, s'écria le moine !
   Et sa tête, qu'il baissait humblement, s'était redressée ;
un éclair avait jailli de son regard, et l'on put voir, sur son
visage, la lutte intérieure qui s'agitait dans son âme, entre
l'esprit d'humilité imposé aux fils de Saint-Bruno, et ce
 noble sentiment d'orgueil, qui fait la force et la joie des
grands artistes et ne s'éteint jamais absolument dans leur
cœur.
   Sous l'empire de ce dernier sentiment, on put croire, un
moment, qu'un aveu allait s'échapper de ses lèvres et qu'il
allait se dire l'auteur de cette œuvre qu'admirait Puget.
Mais la lutte, engagée ainsi entre l'esprit de renoncement
et l'amour de la gloire humaine, ne dura guère. Et Puget,
tout entier à son admiration pour le christ, qu'il tenait
toujours dans ses mains, ne s'en aperçut même pas. Quand
ses regards se reportèrent sur le moine, ce dernier baissait
de nouveau la tête, et son visage avait repris son expression
de sérénité habituelle.
   — Oui, reprit Puget, j'arrive de la Cour, où j'ai dû
décliner les offres flatteuses du premier ministre du Roi,