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IDÉAL DE LA GLOIRE, 541
Persée de Benvenuto Cellini, ou le Rhône de Coustou.
N'est-ce pas ainsi que procède la nature pour le génie
et la gloire ? Ne prend-elle pas l'humanité, cette matière
palpitante, ce minerai pensant, pétri d'or et de fange,
pour le jeter dans sa géhenne mystérieuse où s'élabore
le métal dont sont faits les êtres privilégiés? Le métal s'é-
coule ; dés amas de scories et de rognures grossières sont
rejetés çà et là comme une impure écume; c'est le vul-
gaire des hommes, c'est la tourbe innombrable des mor-
tels qui grouille et végète sur ce globe sans laisser d'elle
déforme durable. Mais le mince filon d'or pur liquéfié
vient remplir le moule divin d'une âme choisie. Le
monde alors compte un grand homme de plus, la gloire
un nouveau fils.
Et que de fois, hélas ! la nature brise le moule sans que
la fonte ait réussi! Que de génies avortés et broyés dans
leur essor ! La gloire, elle aussi, a des générations de
morts-nés qu'on ne sait pas.
Si le génie, si la vraie gloire sont rares, c'est de la
même façon que l'or et le diamant le sont. Encore, si
l'on pouvait espérer pour eux la découverte d'une Aus-
tralie! — Mais non, car la loi d'équilibre universel veut
que les soleils, ces centres radieux des mondes, soient
mille fois moins nombreux que les planètes qui gravi-
tent autour d'eux. Les grands génies, les grandes gloi-
res sont les soleil clairsemés et intermittents de l'huma-
nité; nous autres, innombrables satellites, formons leur
cortège et leur cour dans l'ombre et la pénombre des âges.
Et de même que les soleils du firmament ont des di-
mensions inégales, la gloire aussi a ses degrés et ses dis-
tances. Elle est, comme toute chose humaine, sujette aux