page suivante »
S42 IDÉAL DE LA GLOIRE.
fluctuations, au hasard et à une inégale répartition d'in-
tensité. L'immortalité du doux Vauvenargues n'est pas
celle de Socrate, et la gloire d'Arioste n'est pas celle
d'Homère. Mais qu'importe le degré, quand on est assis
sur l'autel ?
En ce qui concerne son éclosion, que de variations elle
subit! Quelle disproportion dans ses incubations! Tel,
comme le grand Condé, la cueille à peine au seuil de
la jeunesse ; tel autre, dans le développement de sa ma-
turité, comme l'auteur d'Emile; tel encore ne la salue
pas de son vivant, et sur le bord de la tombe, s'écrie
comme Hégésippe :
« L'oiseau que j'attends ne vient pas. »
On l'a dit, et c'est vrai, la gloire est surtout la fleur
des tombeaux.
Que de grands talents n'ont pu même dire d'eux avec
Vauvenargues:
« Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les
premiers regards de la gloire! »
Oui, la gloire, cette reine lumineuse du monde, vivra
autant que lui. Des cataclysmes successifs engloutiront
dans l'abîme du temps la matière, les monuments, les
faits, les idées, les renommées transitoires, les principes
eux-mêmes ; il est une chose qui surnage : c'est la gloire.
Sur ce vaste océan des siècles semé d'écueils et fécond en
naufrages, la nef qui porte ce divin patrimoine de l'hu-
manité, s'avance radieuse et tranquille sans jamais som-
brer. C'est ainsi qu'elle le conduira jusqu'au rescif mys-
térieux où elle se brisera avec le monde lui-même, en je-
tant ses épaves dans la main de Dieu qui les pèsera.
Maurice SIMONNET.