Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
460                  UNE PROMENADE EN SUISSE
  « Dieu ! que les airs sont doux , que la lumière est pure ! »

 Le couchant brille encore des derniers rayons du soleil, et déjà
l'Orient blanchit aux pâles lueurs du bel astre des nuits : c'est
une de ces heures où l'homme , entre la terre qui s'efface et
le ciel qui se révèle, s'échappe à lui-même et se laisse em-
porter dans ces régions sublimes où l'âme ne saurait goûter
et entendre que la langue des dieux            C'était l'heure du
poète, et sur ce lac qui lui inspira sans doute ses plus beaux
vers, pouvions-nous invoquer d'autre voix que celledu chantre
incomparable de la nature et de l'amour ?... Réveillée par
la magie du spectacle, toute celle poésie se pressait dans ma
mémoire et coulait à pleins bords de mes lèvres frémissantes ;
et bientôt, laissant et le lac et le soir, laissant Elvire elle-
même, je me trouvai, je ne sais trop comment, évoquant
avec le barde, le héros des siècles présents : mais voici que la
barque, livrée au caprice des vents , errait à l'aventure ; ou-
bliant ses rames, notre batelier, l'œil fixe, la bouche béante,
semblait suspendu à mes lèvres , et quand la dernière slrophe
se fut perdue dans les airs: « C'est de M. Lamartine, dit-il.»
0 poète! si vous aviez entendu cette simple parole !.. Vous
auriez compris que, pour vivre dans la mémoire du peuple, pas
n'était besoin de bouleverser le monde ; et qui sait? ce lau-
rier de Virgile, objet aujourd'hui de vos superbes dédains ,
il pourra peul-êlre seul vous préserver de la foudre que vous
avez amassée sur nos têtes (1).
   Mais déjà la nuit plus sombre nous enveloppe de toutes
parts ; le ciel se peuple d'étoiles brillantes au milieu desquelles
s'avance la reine du silence , qui baigne de ses molles clartés
les montagnes, les flots, et fait étinceler la eîme tremblollanle
des vagues légères que notre nacelle soulève autour de ses
flancs;.... nous ne pourrons jamais, ce semble, goûter toutes

  (1) Il ne faut pas oublier que ceci était écrit en 1850.