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i88 LE CHRIST D'iVOIRE
modelé avec une perfection achevée, on le vit, un jour,
se rendre à Marseille.
Quand il en revint, il rapportait une dent d'ivoire, d'une
beauté parfaite, qu'il avait voulu choisir lui-même, ne pou-
vant confier à personne le secret d'une résolution fermement
arrêtée.
Puis, pendant près d'une année, il s'enferma dans son
atelier et vécut dans un isolement absolu, livré aux pensées
d'amère tristesse qui le dévoraient. Et c'est sous l'empire
de ce sentiment qu'il fit de cet ivoire un Christ mourant
sur la croix.
A l'exécution de cette œuvre, il mit tout son cœur et
toute son âme. Tout entier à sa douleur, comme s'il en
savourait toute l'amertume, il s'en inspira pleinement pour
donner à la figure auguste de l'Homme-Dieu, une expres-
sion ineffable de souffrance, qu'on ne pouvait contempler
sans une vive émotion. Car cette souffrance n'était pas
celle d'un faible mortel, vaincu par les douleurs de l'huma-
nité, mais celle d'un Dieu, supérieur à notre faiblesse et qui
semblait dire : — Je souffre et je meurs, mais pour briser
dans trois jours la pierre du tombeau !
Telle fut l'œuvre à laquelle Paul Salviati consacra de
longs mois, sans qu'il fût donné à personne, à Arles, de la
voir et de l'admirer.
Quand le christ fut achevé et fixé sur une croix d'ébène,
Paul Salviati l'enveloppa dans une pièce de toile; puis, un
jour, la nuit venue, et sans que personne s'aperçût de son
départ, il s'éloigna de la ville d'Arles, en suivant la route
qui conduit à Tarascon et de là à Avignon.
Toute la nuit il marcha, sans prendre aucun moment de
repos, et quand le soleil parut à l'horizon, il arrivait sous les
murs de la chartreuse de Bonpas.