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334 DEUX ITINÉRAIRES s'affermit et nous tend son bâton pour faciliter notre saut. L'expérience se répète souvent, car le versant méridional du Saint-Théodule est fort crevassé, mais ces déchirures, quoique d'assez belles dimensions, sont hors de comparaison avec celles que nous devions contempler plus tard au Col-du- Géant. La prudence, le savoir-faire et l'agilité de nos guides dissipent bientôt le premier trouble et l'angoisse inévitable qui vous possèdent au début ; rien n'égale le dévouaient, la sagacité et la vigilance de ces montagnards dans ces pas dif- ficiles. Leur personne revêt alors un caractère solennel et respectable ; on voit qu'ils sentent la charge d'âmes qui leur est dévolue. Grâce à la confiance qu'ils nous inspirent, le danger cesse de nous préoccuper, et nous pouvons con- templer a loisir les blanches étendues où notre œil s'égare et qui reflètent une teinte azurée a travers les verres de nos lu- nettes protectrices. Une sorte de fascination finit par s'em- parer du contemplateur ; il plonge avec avidité son regard dans ces masses immaculées dont l'attraction est inexpri- mable. A gauche, sur le flanc inférieur du mont Cervin, nous voyons une troupe agile de chamois passer et disparaître derrière les rochers ; plus loin, un vol bruyant trouble le si- lence de ces solitudes glacées ; c'est une compagnie de per- drix blanches des Alpes que notre approche a fait partir. C'est une bonne fortune assez rare de voir ce magnifique gibier qui vit, Dieu sait comme, au sein de ces blanches régions dont il porte la livrée. A 30 minutes environ du sommet, nous entendons un bruit de voix confuses : ce sont des mar- chands de bestiaux italiens qui s'évertuent a retirer du fond d'une profonde crevasse où ils sont tombés une vingtaine de moutons égarés de la voie suivie par un grand troupeau que l'on conduisait du Piémont en Suisse (1). Ces braves gens ont (1) Dans la belle saison, le glacier de Saint-Théodule est souvent