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226 DEUX ITINÉRAIRES
croyons enfin le tenir, et, joyeux, nous arpentons de nou-
veau le terrain pendant trois autres quarts d'heure.
Nous pensons toucher au but ; il semble que la vallée est
la a quelques pas de nous.
Hélas ! nouvelle épreuve ! Un autre abîme aussi affreux
que le premier se dessine devant nous,
Abyssus abyssum invocat ! c'était le cas de le dire.
Nous remontons encore, et ce manège dura six grandes
heures, au bout desquelles, après une succession sans fin
de tours, de détours, d'allées, de venues, de mauvais pas fran-
chis en rampant, d'expériences acrobatiques inimaginables,
nous atteignons enfin, furieux et maudissant de bon cœur tous
les pâtres des Alpes, l'hôtel Royalà Counnayeur, où après tant
d'émotions, une autre non moins vive et d'une autre nature
vientencore nous surprendre. Au moment de régler avec notre
guide et de lui donner, outre le prix convenu, une bonne gra-
tification , nous le voyons rougir, balbutier et refuser toute
espèce d'argent, en nous disant qu'il se tiendrait pour offensé
d'en recevoir, et qu'il était largement payé par l'honneur et le
plaisir qu'il avait eus de conduire des personnages comme
nous. Toutes nos instances furent inutiles ; nous ne pûmes
que lui faire accepter notre table, qu'il quitta à peine assis,
pour courir, malgré sa fatigue, a un incendie qu'on annon-
çait avoir éclaté a la Balme, son village. Je garderai long-
temps la mémoire de ce montagnard singulier et au caractère
antique ; mais je voudrais bien savoir quelle a été sa mé-
prise sur nous. Nous a-t-il pris pour des princes déguisés?
t qu'il se détrompe; mais qu'il apprenne qu'à défaut de grands
personnages, il a conduit des gens sensibles et reconnais-
sants.
Que de jolies choses j'aurais à dire de Courmayeur, s'il ne
fallait pas abréger mon récit! En 1862, nous ne fîmes que l'en-
trevoir ; mais, l'année suivante, nous y séjournâmes vingt-