Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
266              tETTRES SUR LA SARDAIGNË.
   « En sa qualité de bandit et d'assassin , Juancho dépen-
dait de la justice civile , et, comme tel, il fut condammé â la
potence. Mais, sacrilège , il était justiciable de la cour ecclé-
siastique, qui ordonna qu'il fût roué vif jusqu'à ce que mort
s'ensuivît.—De là grande contestation : laquelle devait céder
â l'autre, de la justice civile ou de l'ecclésiastique? Cette
importante question fut vivement controversée; mais enfin
l'Eglise l'emporta, et Juancho fut roué vif sur la place de
Paoli-Latino; quelques tours de roue encore, el il expirait,
quand un courrier, porteur de sa grâce, arriva au pied de
l'échafaud. — C'était le comte de *** qui, séduit par les hauts-
fails du coupable, avait sollicité el obtenu celte grâce du
vice-roi, et l'avait aussitôt expédiée à Paoli-Latino pour pré-
venir le supplice ; mais le porteur s'élait amusé en route, et
n'était arrivé qu'au moment le plus intéressant du spectacle.
Le beau Juancho, célèbre autrefois dnns la Sardaigne entière,
les bras et les jambes rompus, la raison égarée, se traîne au-
jourd'hui sur les grandes routes en mendiant ! ! ! »
   Tel fut, à peu près , le récit de mon franciscain. Et r e -
marquez bien, madame, que je ne vous dis pas le récit exact,
car vous pourriez alors me faire des réflexions, fort embar-
rassantes pour ma modestie, sur le style fleuri et les aperçus
philosophiques de mon humble compagnon , et vous extasier
peut-être sur l'étonnante mémoire dont je fais preuve , en
vous rapportant fidèlement ses propres expressions. Au reste,
cette mémoire merveilleuse est un précieux privilège, dont
jouissent tous les narrateurs.
   Intéressante ou non, comme vous le déciderez, cette his-
toire charma les ennuis d'une route monotone, à travers les
steppes sauvages d'un pays poudreux el crevassé, et, à midi,
nous atteignîmes Macomer. Des prairies marécageuses éten-
daient au loin leur verdure ardente et étoilée. Des troupeaux
de cavales el de poulins cabriolaient sur le velours des gazons,