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LETTRES SU» LA SAUDAIGNE. 253 savoir , ce grand vice de l'espèce humaine , ne me dévore en aucune façon. Aussi , je compte sur votre indulgence ; car , en ce point , je vous ressemble, à vous , mesdames, qui ne cachez sous vos fronts ni politique , ni mathématique , ni philosophie , et qui ne tenez pour agréable que ce qui n'a aucune prétention métaphysique ou humanitaire. Au reste , une histoire indigène peut être ornée d'observations pleines d'intérêt, de détails pleins de couleurs et de vérité ; celle de mon moine aura peut-être ce mérite ; déjà le héros remplit, ce me semble , toutes les conditions de l'emploi : un scapu- Iaire au cou , un teint de cigarre et un nom en o ; un moine y joue un rôle important, et la victime est une femme inno- cente et persécutée. Tel fut donc le récit du franciscain : « Je suivais un soir la roule tortueuse, qui va de la ville épiscopale d'Alais au village de Sanluri ; c'était pendant l'hiver ; le vent était froid et humide ; de gros nuages étendus sur l'azur du ciel augmentaient l'obscurité de la nuit. Je hâtai le pas , égrainant mon rosaire et marmottant mille pate- nôtres , pour conjurer le démon de la nuit et les rencontres nocturnes. Tout-à -coup je m'arrêtai , saisi de frayeur. Une ombre menaçante se dressait au milieu du chemin et me harrait le passage. Malgré l'obscurité,dont la nuit et la frayeur voilaient mon regard, je reconnus peu-à -peu que le spectre était un homme comme un autre , embossé dans un grand manteau de couleur foncée , qui, s'enroulant autour de son cou , ne laissait voir de son visage que deux regards étince- lants. Qui es-tu? me cria-l-il, où vas-tu ? Je m'empressai de lui décliner d'une voix tremblante mes nom, prénoms et qua- lités , sans oublier le but de mon voyage. Anselmo habite ce pays , reprit-il: tu vas me conduire à sa maison. Et il ajouta d'une voix sombre : Si lu me trompes, je me vengerai. Je lui répondis en tremblant , qu'il m'était impossible de lui