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SALLUSTE 329 ces sortes d'esquisses étaient inconnues ; on les cherche- rait en vain dans Hérodote, Thucydide, Xènophon, Polybe. Ces graves historiens ne connaissaient que la science de narrer, qu'ils ont poussée fort loin, 11 est des critiques qui blâment ces croquis, soit qu'ils précèdent, soit qu'ils suivent l'exposition des faits. Dans le premier cas, dit-on, ils sont prématurés; dans le second, superflus. Mais, si l'histoire n'est pas simplement un vague écho du passé, si c'e,st une suite de scènes où revivent les personnages qui ont fait partie des événements, pourquoi l'écrivain n'emploierait-il pas, en l'écrivant, les artifices du drame? Pourquoi ne donnerait-il pas, dans cette repré- sentation factice, aux personnages qu'il évoque, la taille, le mouvement, le caractère qu'ils eurent dans les événements réels? On peut abuser de ces portraits, en y ajoutant des couleurs forcées ou des détails puérils, et nos modernes ne s'en tont pas faute; mais, quand on sait les renfermer dans la mesure de la vérité et du goût, ils prêtent un charme tout spécial au récit. Par sa manière d'écrire, Salluste se rapproche de Thucy- dide. Il en a la sobriété et la majesté sévère, avec moins de sécheresse et plus d'élégance pourtant. Sa narration est ra- pide, elle va droit au but et vous y entraîne. C'est comme un fleuve fougueux, auquel une canalisation intelligente et forte interdit les écarts, en lui laissant son allure impé- tueuse. Quant au style, Salluste est un des rares, écrivains qui en ont un à eux, auquel on peut les reconnaître sur cent autres, et qui portent le cachet du génie propre de l'homme. La concision en est surtout le caractère. Salluste n'emploie jamais que le nombre de mots nécessaires pour exprimer ce qu'il veut dire,et chaque mot renferme une idée. Si sa phrase a moins de profondeur et d'éclat que la phrase de Tacite,