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   382                ÉTUDE SUR L'HISTORIEN GIBBON.
  son langage parlé ressemblait trop à son langage écrit (1) ; puis il
  voulait briller et visait à l'esprit, ce qui lui donnait une légère
  teinte de ridicule. L'esprit est d'origine française, et ne se plaît
  guère qu'en France, n'en déplaise à nos voisins. Ce trait, si léger,
  si piquant, lorsqu'il est manié ici, devient, entre des mains étran-
  gères, comme une massue qui écrase.
     Cette prétention de Gibbon à un genre de mérite qui ne pou-
  vait être le sien, n'avait pas échappé à la critique spirituelle de
  Mme Du Deffand. « Pour le Gibbon, disait-elle à son ami Wal-
  pole, c'est un homme très-raisonnable, qui a beaucoup de con-
  versation, infiniment de savoir ; vous y ajouteriez peut-être in-
  finiment d'esprit, et peut-être auriez-vous raison; je ne suis
  pas décidée sur cet article ; il fait trop de cas de nos agréments,
  il a trop de désir de les acquérir. J'ai toujours eu sur le bout de la
* langue de lui dire : Ne vous tourmente? pas, vous méritez l'hon-
  neur d'être Français (2). "Une autre prétention que relevait, dans
  Gibbon, cette aveugle clairvoyante, comme l'appelait Voltaire,
  c'était celle d'arriver à la célébrité et de flatter, dans ce but, la dé-
  testable coterie des personnages qui usurpaient alors le privilège
  de la décerner. « M. Gibbon a, si je ne me trompe, une grande
  ambition de célébrité ; il brigue à force ouverte la faveur de tous
  nos beaux esprits, et il me paraît qu'il se trompe souvent, au ju-
  gement qu'il en porte (3).» Ces paroles, d'un sens profond,, méri-
  tent d'être retenues ; elles montrent d'abord que Mme Du Deffand
  était loin de se faire illusion sur la valeur réelle des philosophes
  auxquels elle ouvrait ses salons ; puis elles laissent entrevoir que
  cette sauvage incrédulité que Gibbon a déployée dans ses écrits,
  pourrait bien n'avoir été, dans le principe, qu'une déplorable
  courtisanerie, à l'effet de capter la faveur de la tourbe encyclo-
  pédique.
     Avant de s'arrêter au sujet sur lequel son talent devait s'exer-
   cer , Gibbon nous avertit qu'il tâtonna longtemps. Entraîné par

      (1) Revue Britannique, Sm= série, t. 8. p. 229.
      (2) Lettre 286.
      (5) Lettre 282.