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VICTOR BE LAPRADE 379 « Je vois le bien au fond de tout ce que j'ignore ; J'espère malgré touf, mais nul bonheur humain, Comme un chêne immobile, en mon repos sonore, J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain. En moi de la forêt le calme s'insinue ; De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli, J'apprends la patience aux hommes inconnues, Et mon cœur apaisé vit d'espoir et d'oubli. » Mais il est des réserves à faire sur ces croyances mêmes qui, considérées non plus comme une poétique particulière à l'auteur, mais comme un système préconçu, deviennent des erreurs qu'il faut combattre. Le poète incarné dans le chêne semble, en effet, prendre trop au sérieux cette union de la nature humaine avec la matière. Il va, dans son admi- ration irréfléchie, jusqu'à donner le pas sur l'homme à l'ar- bre « profond et serein comme un dieu. » « Un esprit revêtu d'écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux. » Relever aux yeux de l'homme, trop plein de !ui seul depuis longtemps, la nature qui au dernier jour doit être par sa transformation associée à la gloire des élus de Dieu, c'était une idée neuve, philosophique, chrétienne. Pour la faire goûter ou seulement admettre, il fallait se garder de dépas- ser le but. Et ce n'est point en établissant entre l'homme et l'arbre une égalité spirituelle, que la philosophie peut être satisfaite et que l'accord entre la nature et l'homme peut s'accomplir. J'en appelle à la philosophie, parce que Victor de Laprade, sans aveu explicite toutefois, a la juste préten- tion d'être un poète très-philosophe. Sa raison est enthou- siaste et son enthousiasme poétique est ordinairement réglé par la raison. Il est possible qne ce soit ce tempérament même qui ait causé son erreur, la raison lui montrant la puissance, la grandeur de la nature ; l'enthousiasme tend à exagérer l'une et l'autre.