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                  MADEMOISELLE DE MAGLAND.                        497

Quand on s'est accoutumée au bonheur d'aimer et d'être aimée, et
qu'il faut y renoncer, quel désert que le monde ! le ciel n'a plus de
lumière, les fleurs n'ont plus de parfum, le murmure de la rivière
parle de suicide; et pourtant tout cela était beau parceque quel-
qu'un mentait ; on a cessé de mentir, tout change ; une fausseté de
moins dans l'univers, et l'univers est désenchanté. Le cœur de
Marie dévorait cette peine, la plus cruelle de toutes ! L'amour troni -
 pé.... méprisé, peut-être ! et c'était pour Alix que Raoul avait rom-
 pu le lien qui les unissait dès l'enfance, c'était pour cette femme
 qu'il semblait haïr qu'elle s'était vue si froidement sacrifiée! Il a
fallu des semaines, des mois, des années peut-être pour amener
 leur intimité jusqu'au mariage, et trois mois à peine se sont écoulés
depuis l'instant où Raoul lui prodiguait les expressions de l'amour
 le plus passionné! Elle repassait en sa mémoire les moindres faits,
 les paroles les moins importantes de ses dernières entrevues avec
lui, et chaque souvenir la jetait dans ces convulsions de désespoir
 pendant lesquelles la vie semble prête à s'exhaler. Vainement son
ame froissée se révoltait contre sa propre douleur ; vainement elle
cherchait à s'affranchir de l'empire de ses regrets; vainement elle
demandait à son amour-propre, profondément blessé, des armes
 contre son amour outragé : le souvenir de Raoul, toujours vivace
s'élevait en vainqueur dans son cœur brisé. La fierté est un puis-
sant consolateur, et le mépris un sûr contre-poison, mais leur effet
est nul en amour. Enfin, peu à peu, les douces consolations que lui
prodiguaient ses amis, adoucirent les cuisantes douleurs deMarie, son
ame s'affermit contre son malheur ; rassemblant tout ce qui lui restait
de courage, elle se soumit avec cette résignation qu'amène la certitude
qu'aucune puissance humaine ne peut nous soustraire à notre sort.
C'est le courage du malheur sans espérance. Parfois pourtant elle
retombait encore dans de sombres désespoirs, dans d'affreuses dé-
faillances de cœur, qi'i la rejetaient dans de profonds découragements
contre lesquels il lui fallait lutter longtemps; mais enfin, elle par-
vint à dévorer sa douleur en secret ; elle souffrit d'un cœur vaillant
qui aime son mal et veut en mourir. Elle ensevelit son chagrin, et
jeta son amour au fond de son cœur, comme un cercueil à la mer.
C'est la souffrance qui enseigne aux femmes la dissimulation ; il