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4-96 MADEMOISELLE DE MAGLANI). fatigue, elle parvenait à s'endormir, des rêves affreux s'abattaient à son chevet ; alors, s'éveillant en sursaut, elle jetait des cris la- mentables; c'était la souffrance d'un cœur jeune et vivace qui en est à son premier malheur. Cette exaltation usa enfin ses forces ; elle tomba dans un sombre abattement, dans une douleur morne, qui la laissait sans pensée, sans souffrance, et comme anéantie. Aucune plainte ne montait de son cœur à ses lèvres ; seulement deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux sans efforts, sans bruit, et baignait son visage immobile ; si parfois elles se séchaient, c'était aux caresses ou aux paroles de M me O'Kennelly; cette femme, si bonne, si simple, qui avait pris la vie comme Dieu la lui avait faite, cette femme dont le bonheur avait laissé dormir l'imagina- tion dans le calme d'une ame tranquille, trouva tout à coup dans son cœur l'écho des passions qui déchiraient celui de Marie ; elle comprit ces regrets amers, ces angoisses mortelles qui suivent la première déception du cœur ; elle chercha à calmer cette poignante douleur qui étreint à la fois le passé, le présent et l'avenir, et qui met au cœur un principe de dégoût pour toutes choses au monde ; douleur qu'aucune expression ne peut rendre, qui énerve et broie les organisations les plus fortes comme les plus frêles, qui dévaste l'ame et la dépeuple de croyances. Elle essaya de la garantir des amères atteintes de la jalousie, ce mal aussi difficile à peindre qu'à dompter, cette souffrance qui ne mène qu'à la souffrance, cette tor- ture qui avilit l'ame au lieu de l'épurer, de qui le courage et la raison n'ont rien à attendre; douleur sans remède, et la seule dont ne profite point la sagesse humaine. La pensée d'une trahison qu'on a supportée sans la connaître, est le déchirement le plus cruel d'un cœur délaissé. Non seulement on souffre de l'affreuse idée que l'amour qu'on inspirait s'est éteint, qu'il a été remplacé par un autre amour, mais encore, chose hor- rible ! on doute do cet amour lui même ! on se prend à croire qu'on a été dupe de serments menteurs, de preuves d'un amour joué. On se dit qu'on a prodigué les plus suaves trésors de son cœur à des faux semblants d'une comédie infâme, et qu'une autre a vu de véri- tables transports et entendu les mots passionnés qui ont été men- tis pour vous ; alors on sent qu'il faut rougir, au lieu de regretter.