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162               MADEMOISELLE DE MAGLAND.
 Marie ; mais quelque soient les concessions auxquelles on me force,
 vous me permettrez de ne pas descendre jusque là. — Celte réponse
 pleine d'aigreur, à l'intention de laquelle il était impossible de se
méprendre, mit fin à cette discussion. La conversation devint géné-
rale et roula sur tous ces graves riens qu'on discute si sérieusement
dans le monde où le vide tient lieu de profondeur.
    Après le dîner, des tables de jeu furent dressées daus un petit
 salon qu'une portière seule séparait de celui où l'on devait danser,
qui touchait lui-même à une salle de billard; un de ces excellents
 orchestres qu'on rencontre dans tous les coins de la Suisse, fit en-
tendre le signal delà danse; il y eut parmi toute la jeunesse comme
 un sourd frémissement de plaisir qui répondit à cet appel, et dès
que les vis-à-vis furent trouvés, l'ivresse éclata. C'est une chose
rare qu'un bal dans une campagne, une chose rare aussi dans une
petite ville, et c'était l'une et l'autre qui avaient leurs représen-
tants chez M. de Magland, qui donnait joyeusement l'exemple.
Quoiqu'il eût près de cinquante-cinq ans, c'était presque encore un
jeune homme : il avait le teint frais, les dents fort blanches, une
taille encore élégante et une santé inaltérable. Merveilleux danseur
sous le Directoire, il évoquait dans le laisser-aller d'un bal de châ-
teau le souvenir de ses entrechats d'autrefois. Marie s'abandonnait
de bon cœur à la gaîté qu'elle provoquait de tout son pouvoir:
qu'elle eût pour cavalier un enfant émancipé du collège, qu'elle eût
accepté le Nemrod du canton ou le notaire du bourg voisin, elle
souriait à tous ; et quoiqu'elle inspira à tous un respect plein de
convenance, aucun no se sentait à la gêne auprès d'elle. Raoul,
malgré sa réserve un peu puritaine, se laissait aller à l'entraînement
général. Nous avons peut-être oublié de dire qu'il était beau, et
nous avons eu torl ; la beaulé est un prospectus qu'on lit toujours
avec plaisir. Raoul était d'une taille élevée; ses yeux bruns et ar-
dents, sa pâleur passionnée attiraient involontairement l'attention.
Parfaitement convenable sans raideur, mesuré sans prétention, il
traitait le plaisir avec supériorité, mais lui souriait de bonne hu-
meur. Son regard, plein d'une tendre admiralion, suivait Marie,
dansant avec Auguste qui semblait si bien se croire l'enfant de la
maison que Marie était tentée de le regarder instinctivement comme