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118             CÔME, LE LAC ET SES BORDS.

agi, celle fois, par les deux extrémités de sa population ; que
celte vie convulsive d'un instant fut meurtrière et stérile ;
qu'elle n'a féri que ce seul coup pour passer, en définitive, de
la domination brillante de l'empire français sous la domina-
tion terne de l'Autriche, du joug d'acier au joug de plomb.
   Le pouvoir nouveau ne crut pas devoir venger le pouvoir
ancien. Le meurtre échappait à ses juges naturels. Les nou-
veaux ne voulurent ni l'innocenter, ni le punir. Il y eul am-
nistie tacite.
   On passe aujourd'hui sur la place St-Fidèle sans plus son-
ger au fait vieilli. Les Milanais, en général, n'aimenl pas
trop à en évoquer le funeste souvenir, et, par une singulière
contradiction, ils aiment encore à en lire le récit dans un
poème familier, incisif et poignant, écrit de verve dans leur
dialecte.
   Or, l'homme que j'avais devant les yeux, dont la présence
à Côme m'avait surpris désagréablement et remis en mémoire
ce drame lamentable, en avait été l'un des plus ardents ac-
teurs : c'était un des meurtriers de Prina. Cet homme, obscur
aujourd'hui, paraît avoir oublié lui-même son forfait. C'est un
morceau de lave refroidie. Il était loin de soupçonner qu'il y
avait là un étranger qui l'observait en songeant à sa gloire
passée et aux farouches emportements populaires. A le voir
aujourd'hui, vieux, joufflu, ventru, avec un air paterne, on se
demande comment a pu, tel jour, à telle heure, entrer tant de
fureur dans ce vieillard débonnaire, qui vient, lui aussi, se
promener le dimanche sur le doux lac, avec sa femelle el ses
petits, et vend des pommes cuites, la semaine, dans les rues de
Milan ! Sans doute cel homme a cru avoir sauvé sa patrie en
assassinant un ministre, et s'il s'en souvient quelquefois, c'est
probablement pour se plaindre de l'ingratitude de ses conci-
toyens!
  Mais, après avoir considéré un moment, sur ces bords ra-