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324 L'ANE État ». Pour que nous ne nous y trompions pas, Lafontaine a eu soin de nous montrer les parvenus, les fils d'artisans ou de marchands anoblis, dans la personne de ce fils de l'âne que l'on appelle le mulet. Vous connaissez bien ce Mulet fier de sa généalogie, qui ne parlait que de sa mère la jument. Vanité, pusillanimité, bêtise, inconstance, mélange de fanfaronnade et d'humilité timorée, ce sont bien les carac- tères qu'un courtisan devait attribuer à l'homme qui tra- vaillait; c'était pour lui un être analogue au paysan décrit par Labruyère, différant à peine d'une bête par les formes physiques et l'élévation d'esprit. Mais cette bête avait dans un coin de sa tête des idées subversives, à l'égard du prin- cipe de l'autorité établie. Ces idées ont pris des proportions inouïes, et leur développement a fini par déborder cette autorité qui se croyait nécessaire et immuable comme Dieu dont elle prétendait émaner. Si bien qu J un jour est venu, où ceux qui se croyaient les maîtres ont dû lutter contre la bête émancipée et confiante dans ses droits, et se joindre à ceux contre qui leur devoir était de la défendre. * ** Par un détour inattendu, Lafontaine nous ramène au point où nous avait laissés Moïse. Dans cette course verti- gineuse et assez mal ordonnée, à travers les siècles, peut- être n'avez-vous pas remarqué que je franchissais un âne, dont la renommée a pourtant été très éclatante. Cet âne n'est autre que celui de Sancho-Pança, le positif écuyer du chevalier de la Triste-Figure. Mais Don Quichotte est une œuvre trop considérable pour en parler ici, même d'une