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                           « PAUCA PAUCIS »                          28l

         Et sombre, à chaque fois que tombe la cadence,
         Le jongleur, crâne nu, pousse le cri sacré
         Qui va frapper les cieux de son appel navré ;
         Puis, front baissé : Seigneur ! ne laisse honnir France !

    Il y a là un véritable souffle épique, tout à fait digne de
la chanson de Roland, à laquelle M. Tisseur a demandé son
inspiration.'
    Quant à la seconde partie, la Poésie en 188J, je ne me
conforme pas à la pensée du poète. Ses vers contiennent
une injustice qui, pour être joliment rimée, n'en est pas
moins réelle. Cela ne peut viser que certains modernes qui
ne sont pas, M. Tisseur le sait bien, les représentants
autorisés de la poésie française d'aujourd'hui. Non, la rime
acrobatique ne tient pas cette place dans l'art littéraire. Non,
nous ne sommes pas arrivés à un tel aplatissement des
esprits qu'il faille désormais au poète, pour être applaudi,
faire la bouche en cœur comme un mime et agiter des vers
à grelots. Mettons que c'est là une boutade et rien de plus.
M. Tisseur, éclairé par l'accueil que font à ses vers les
poètes, petits et grands, doit comprendre à l'heure qu'il est,
qu'il avait jugé trop légèrement le public de ces sortes de
représentations. Des maîtres de la critique contemporaine,
M. Renouvier, M. Anatole France, juges écoutés par nous
tous, tant que nous sommes et par quiconque a le sens
littéraire, ont lu son livre, l'ont'apprécié, lui ont fait fête. Il
voit combien comptent peu les saltimbanques de la rime
auxquels il a songé. Son succès n'est pas une surprise; il
n'est pas dû à un assagissement momentané de l'esprit
littéraire du public. Qu'il jouisse de ce noble succès en
toute plénitude, sans le considérer comme un accident heu-
reux. Il peut dépasser ses prévisions, il ne dépasse pas la
mesure de son esprit.
     N° 3. — Avril 1890.                                      20