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88 'mois MOIS
En vérité, il eût joué de bonheur en comparaison de tous ceux
qui avaient jusque-là hébergé Rousseau. C'était une habitude
chez Jean-Jacques de goûter les plantes qu'il cueillait. Il a donc
raconté, dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, qu'un jour,
en errant avec Bovier, il lui arriva de manger les fruits d'une
espèce de saule épineux, et que son compagnon, qui croyait cepen-
dant que ces fruits étaient capables d'empoisonner, le regardait
sans rien dire. Bovier ne connut que très-tard ce récit, qui
lui parut si noir d'ingratitude et de calomnie, qu'il arracha brus-
quement la page; ce volume des Rêveries existe même encore
dans la bibliothèque d'un habitant de Grenoble, avec la muti-
lation faite par Gaspard Bovier.
H est sûr que le récit de Jean-Jacques n'a pas une tournure
obligeante, et c'est bien dans le même sens qu'il avait raconté
cette historiette à Bernardin de Saint-Pierre, comme on peut
s'en assurer par l'Essai de ce dernier sur J.-J. Rousseau.
Mais le récit de Bovier est bien différent de celui de l'auteur
des Rêveries, et nous avons autant de raison de croire celui qui
se défend contre la calomnie, que l'écrivain qui a fait du ridi-
cule, du sarcasme, de l'indiscrétion, pour ne rien dire de plus,
un si déplorable usage. Les graines que mangeait Rousseau
étaient tout simplement les fruits aigrelets de l'épine-vinette;
Bovier croyait que c'étaient ceux de l'hippophœa, qui passent, en
Dauphiné, quoique à tort, pour être vénéneux. Il fit à Jean-
Jacques les observations convenables, d'après ce qu'il pensait des
vertus malfaisantes de ces fruits, et il ne vint personne en tiers.
La famille Bovier n'eut pas à se féliciter de ses relations avec
Jean-Jacques ; pourtant, on avait été si heureux et si fier de
pouvoir posséder le grand homme, c'était une si grande joie
pour l'honnête et vulgaire avocat ! 11 y eut de singuliers inci-
dents qui peignent à merveille la misanthropie du philosophe,
et qui sont très-bien contés dans le volume de M. Ducoin ; je
remarque surtout, pour le tour et le style, deux ou trois scènes
charmantes : un enfant au bain dans la maison de Bovier, et un
sommeil de Jean-Jacques et de Bovier sur l'herbe, en pleine her-
borisation.