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                 LETTRES SUR LA SAKDA1GNE.                   48?
  pose un pied solide sur la pointe d'une roche , e l , suspendu
  sur l'abîme, s'avance h'ardiment, emportant son cavalier
 éperdu. A notre gauche, la vallée se creusait à pic, et, dans
 ses profondeurs on entendait les mugissements d'un torrent
 invisible, et les gambades des pierres que faisaient rouler
  nos montures. A notre droite, la montagne se dressait comme
 un mur, dont les aspérités nous forçaient parfois à nous pen-
 cher sur le vide. Souvent, craignant d'être saisi parle vertige,
 je fermais les yeux en songeant avec envie au spectacle bizarre
 que nous devions procurer aux pâtres de la vallée. Enfin le
 sentier s'humanisa , les roches s'aplanirent, et, après quatre
 heures d'une ascension aérienne, nous entrâmes dans les
 grands bois des vallons supérieurs. Les chants , les récits de
chasse charmèrent les ennuis du chemin, et la nuit nous
 enveloppait déjà, quand des cris, des aboiements et des coups
 de fusil nous annoncèrent que nous approchions du lieu du
 rendez-vous. Au milieu d'un pré rapide, une flamme gigan-
 tesque montait vers le ciel, où cette fois, par hasard, la lune
 avait oublié de se lever ; des boucaniers plies dans leur som-
 bre capotou , faisaient rôtir, accroupis devant le feu, des
 morceaux de sanglier traversés d'une branche verte en guise
de broche , ou préparaient le foria-foria. De grands lévriers
à poil fauve , semblables aux limiers antiques de Diane dans
le tableau du Dominiquin , dormaient entre leurs jambes, et
des chevaux attachés, ça et là, se cabraient, se mordaient,
appelant, par de sauvages hennissements, les cavales loin-
taines. La flamme éclairait à l'enlour les troncs noueux, cre-
vassés el lordusdes chênes verts, qui se dressaient comme des
monstres étranges , enchaînés sous les guirlandes des
lianes entrelacées. Pour rendre la sauvagerie poétique el fé-
roce d'une scène pareille, il faudrait avoir le pinceau de Sal-
vator ou de Delacroix , ou les trésors de votre imagination ,
et ce style imagé et pittoresque dont vous avez le secret.