Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
268                     LA REVUE LYONNAISE

 au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite un chant de flûte
 se faisait entendre, de petites notes musquées qui s'égrenaient du
 tas de violettes posé sur la table près du chevet; et cette flûte
brodant sa mélodie sur l'haleine calme, l'accompagnement régulier
 des lis de la console chantait les premiers charmes de son amour,
le premier aveu, le premier baiser sous la futaie. Mais elle suffo-
quait davantage, la passion arrivait avec l'éclat brusque des œil-
lets, à l'odeur poivrée, dont la voix de cuivre dominait un moment
toutes les autres. Elle croyait qu'elle allait agoniser dans la phrase
maladive des soucis et des pavots, qui lui rappelait les tourments
de ses désirs. Et brusquement tout s'apaisait, elle respirait plus
librement, elle glissait à une douceur plus grande, bercée par une
gamme descendante des quarantains, se ralentissant, se noyant,
jusqu'à un cantique adorable des héliotropes, dont les haleines de
vanille disaient l'approche des noces. Les belles de nuit piquaient
çà et là un trille discret. Puis il y eut un silence. Les roses, lan-
guissamment, firent leur entrée. Du plafond coulèrent des voix, un
chœur lointain. C'était un ensemble large, qu'elle écouta au début
avec un léger frisson. Le chœur s'enfla, elle fut bientôt toute vi-
brante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour d'elle. Les
noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient l'instant
redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre son cœur,
pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le bai-
ser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et les tubéreuses fu-
 mèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir, si profond, qu'il cou-
 vrit le chœur des roses. Albineétait morte dans le hoquet suprême
 des fleurs. »
   C'est complet, et le romantique le plus échevelé n'en eût pas
écrit davantage.
   Il n'y a pas jusqu'à l'application de cette préciosité au grotesque
et à l'ignoble que M. Zola n'ait emprunté aussi au romantisme, et
pour faire pendant à la symphonie des fleurs, nous avons la sym-
phonie des fromages sans compter celle des légumes1.
   Nous ne citons que le final de la première.
   « C'était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs

  1
      Voir Le Ventre de Paris.