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LE ROMAN N A T U R A L I S T E 269 molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu'aux pointes alcalines de l'olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient en notes piquées les petites fumées brusques des neufchâtel, des troyes, et des mont-d'or. Puis les odeurs s'effaraient, roulaient les unes sur les autres, s'épais- sissaient des bouffées du port-salut, du limbourg, du géromé, du livarot, du pont-1'évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion de puanteurs. Cela s'épandait, se soutenait au milieu du vibrement général, n'ayant plus de parfums distincts, d'un vertige contenu de nausée et d'une force terrible d'as- phyxie. « Les procédés et le style de notre auteur ne sont donc pas nou- veaux. Pour le style, il le reconnaît du reste volontiers, et s'en accuse même d'assez bonne grâce. « L'époque est malade, dit-il, et elle s'est prise d'un goût pervers pour l'étrange sauce lyrique à la- quelle nous lui accommodons la vérité. Hélas! j'en ai peur, ce n'est pas encore la vérité qu'on aime en nous, ce sont les épices de langue, les fantaisies de dessin et de couleur dont nous l'accom- pagnons 1 . » Certes, on ne saurait mieux dire. Étrange sauce lyrique, épices de langue, nous ne pouvons rien ajoutera ces expressions. Ce style figuré dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité. Mais est- ce seulement au style qu'on peut faire ce reproche, et est-ce bien la vérité qu'on nous accommode à cette sauce? Hélas! nous l'avons vu, s'il y en a un peu dans ce ragoût, les morceaux en sont minces, tronqués qu'ils ont été par les préjugés et l'esprit de système. Et encore, si M. Zola se contentait de cette sauce lyrique et de ces épices de langue, mais il pousse parfois la hardiesse de ses méta- phores tellement loin, qu'il distance M. Prudhomme lui-même. Dans le Ventre de Paris, on voit Quenu rentrer un soir au do- micile conjugal sachant sa femme irritée contre lui : « I l ne voyait 1 Zola. Les romanciers naturalistes.