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LETTRES SUR LA SARDAIGNE. 483
tombaient sur nous en fraîche rosée. La soirée avait cette sé-
rénité limpide des soirées de mon pays : les buissons et les ro-
chers se teignaient de ces tons doux et mélancoliques que le
soleil épand sur la cime des forêts en automne. Le jour dis-
paraissait derrière les montagnes, tandis qu'à l'Orient l'a-
zur du ciel, devenu plus sombre, commençait à se parsemer
d'étoiles. En suivant le sentier du village, je ramassai des
branches de myrthes et de lauriers roses, qui croissaient au
milieu des rochers, et j'en formai un bouquet, souvenir odo-
rant de cette belle soirée.
A l'entrée de Villacidro, sur un rocher à pic qui domine
le chemin, je dis adieu au moine et laissai mon ami aller
seul préparer nos chevaux. La lune se levait du côté de
la mer, et ses rayons, glissant à travers les échà ncrures
des montagnes , dessinaient à mes pieds des silhouettes
bizarres, el dormaient au loin sur les brouillards de la
plaine. Un calme profond régnait autour de moi ; aucun
bruit du village , endormi sous les orangers, ne troublait
les airs silencieux. Toul-Ã -coup, du milieu d'un bosquet de
saules et de grenadiers, ombrageant une source solitaire,
s'élevèrent les plaintes sonores des ramiers, qui peuplent les
ombrages de la montagne. Ils roucoulèrent quelques instants;
puis, comme un écho affaibli de leurs notes plaintives, un
chanl lointain se fit entendre. C'était la romance mélancoli-
que d'une jeune fille attardée, qui rentrait au village. Peu Ã
peu la voix se rapprocha , et j'entendis bientôt le bruit des
pas qui retentissaient sur le sentier. Je me penchai alors au-
dessus du rocher, el reconnus Cicia, marchant lentement,ap-
puyée au bras de sa sœur. La nuit était si transparente que
je pus examiner ce visage calme el doux, mais frêle el amai-
gri par une souffrance secrète. Pauvre fille , victime du réel,
de la brutalité d'un père bon et grossier, pauvre Mignon,
rêvant, sous ces bosquels d'orangers el de myrthes, les brouil-