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M. ALEXANDRE DUMAS. 135
et emphatiques monologues, d'alexandrins barbares et raboteux.
Nous ne nous arrêtons pas davantage à cette trilogie, car voici
déjà que le rideau se lève sur une œuvre nouvelle de l'auteur
d'Henri III. C'est le 3 mai 1831. La révolution de juillet, en bri-
sant les derniers liens qui retenaient encore l'imagination du dra-
maturge, a donné libre accès aux théories sophistiques, étranges et
désordonnées. Entrez à la Porte-Saint Martin, à ce théâtre où unit
le monde élégant des boulevards et où commence le peuple; voyez
cet homme que deux femmes ont nommé déjà dans leurs secrètes
confidences, et qu'on apporte pâle, blessé, couvert de sang; cette
femme qui, inquiète, tremblante, se penche sur lui pour savoir s'il
revient à la vie; voyez, c'est Antony, c'est Adèle d'Hervey. Puis,
suivez pendant cinq actes les égarements de cette passion saisissante
qui s'appelle l'amour d'Antony, et peut-être comprendrez vous que
cette Å“uvre ait tenu pendant six mois tout un peuple frémissant Ã
la voix caverneuse et saccadée de l'acteur Bocage et aux accents déchi-
rants deMm® Dorval. Nous, qui traçons ces lignes aujourd'hui, et qui
alorsarrivionsà peineà la vie de la pensée, nous nous rappelons encore
le jour où, loin de Paris, nous assistâmes à une représentation d'An-
tony, sur un pauvre théâtre de province. Quel effet ces paroles de
sang, de malédiction et d'amour ne produisirent-elles pas sur notre
esprit, ouvert à toutes les impressions nouvelles? De quelles hallu-
cinations le souvenir de cette soirée ne peupla-t-i! pas nos nuits
sans sommeil? Mais — triste et cependant salutaire privilège de la
réflexion et de l'âge! — c'est en vain que plus tard on voudrait re-
trouver ces sensations premières, elles ne survivent pas à l'époque
dont elles semblent avoir fait partie. Heureusement, il en est d'elles
comme de ces miasmes pernicieux qui ne font sentir leur funeste
iufluence que dans certaines conditions de temps, de climat et do
lieu. Laissez souffler le vent du nord, se dissiper les ténèbres, vienne
un jour pur et serein, et tout aura disparu.
Ainsi en a-t-il été A'Antony et des œuvres conçues en dehors du
naturel, du beau et du vrai. Alors, au lieu du développement régu-
lier de la passion, on ne trouve plus que l'extravagante personnifi-
cation d'un égoïsme grossier, des sophismes pour raisonnement,
'invraisemblance au lieu de la vérité , et des phrases boursoufflées