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70 LETTRES SPR LA SARDAIGNE. ami. De plus, Son Excellence le vice-roi avait eu la bonté de me faire remettre un droit de porl-d'armes et un sauf- conduit, m'aulorisant à porter le poignard, le pistolet et le fusil, et à me faire escorter, dans mes excursions hasardeuses, par un détachement de chevau-léger. Un soir enfin, c'était le dernier jour du mois d'avril, je me promenais solitairement sur les remparts qui couronnent Cagliari. La nuit était magnifique, des milliers d'étoiles étin- celaient au ciel et se réfléchissaient dans les flots du golfe endormi que parcouraient en tous sens les barques illumi- nées des pêcheurs : le vent, qui venait mourir en murmurant dans les rameaux suspendus sur ma tête, apportait jusqu'à moi, du rivage opposé, ces vagues parfums de végétation, qui s'exhalent des bois aux beaux jours du printemps : la pro- menade était déserte, aucun bruit, aucun murmure ne ve- nait réveiller mes rêveries indécises. Pourtant, de temps en temps, il me semblait que des chants lointains arrivaient jusqu'à moi du milieu de la ville ; puis je crus entendre comme la voix d'un orchestre confus de fête, dont les ac- cords s'élevaient en mourant dans les airs silencieux. Peu h peu chants et accords, d'abord vaporeux et insaisissables, grossirent et s'enflèrent, et bientôt mon oreille put distinguer des cris, des bravos, des gais refrains, tout le tumulte enfin qu'exhale un peuple heureux aux jours des réjouissances publiques. Les cloches s'ébranlèrent à leur tour laissant tomber dans l'espace des notes égarées et solitaires d'abord, puis serrées et multipliées comme pour les grandes solennités re- ligieuses. J'abandonnais alors ma promenade isolée, et, m'en- fonçanl dans le pêle-mêle de rues qui forment le quartier du château, j'arrivai au centre de la ville el me trouvai trans- porté, comme par la baguette d'une fée, au milieu d'une foule immense se livrant à toutes les folies d'une fête noc- turne. De grands feux de joie, allumés de distance en dis-