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      LA MORALE DANS LES FABLES DE LA FONTAINE                    383
lui donne une solution que des théologiens autorisés ne démenti-
raient pas.
   Cette aptitude à traiter les sujets les plus élevés fait dire à un
admirateur de La Fontaine que la fable n'était chez lui que la
forme préférée d'un génie bien plus vaste que ce genre de poésie.
   L'opinion la plus étrange qui se soit fait jour à propos de La
Fontaine est celle qui voit en lui un politique.
   Lui, le rêveur, l'homme du sans-souci et du rien-faire, qui
fuyait le monde pour la solitude, la ville pour les champs et les
bois, qui ne connaissait d'autre commerce que celui des muses, il
se souciait peu des problèmes agités par les réformateurs. Il disait
indifféremment : Vive le Roi ! vive la Ligue !
   Le spectacle des abus le trouvait plus résigné qu'indigné. 11
n'approuvait pas le mal, mais il estimait qu'il fallait le subir parce
qu'il est dans la condition humaine. Il voyait bien que :
           Jupin, pour chaque état, mit deux tables au monde :
                L'adroit, le vigilant, et le fort sont assis
                    A la première ; et les petits
                 Mangent leur reste à la seconde.

   Mais il pensait qu'à déranger l'ordre du banquet, on ne réussi-
rait qu'à changer les convives de place.
   Il a bien dit : Notre ennemi c'est notre maître ! mais il ne l'a
pas dit le premier. Le mot n'est pas de lui. Il est plus ancien que
l'histoire. Il a de temps immémorial circulé dans le monde, sans
y causer aucun désordre et sans porter ombrage aux souverains
qui l'ont connu.
   Il est peu probable que le grand Roi en ait eu peur, ni même que
le mot fût à son adresse. Le mot de l'âne de La Fontaine n'attaque
pas plus les rois que tout ce qui est maître de quelqu'un ou de
quelque chose et tous les âniers du royaume pouvaient le trouver
mauvais au même titre que Louis XIV.
   La Fontaine fut si peu un ennemi de l'autorité, qu'on pourrait le
prendre au contraire pour un suppôt de la tyrannie, lorsqu'il
dit :
           0 rois, pasteurs d'humains et non pas de brebis,
           Rois, qui croyez gagner par raison les esprits
                     D'une multitude étrangère,