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20                         LA REVUE LYONNAISE




                                         XX
                                                     A Paris, le 1 février 1*26 1.
   Votre lettre, mon cher fils, m'a paru très bien conçue. Cette espèce de défail-
lance où vous êtes tombé au moment de la funeste nouvelle, marque le bon
naturel d'un fils sensible à la perte d'une mère tendrement aimée. Ce retour
ensuite à vous même qui au lieu de vous abandonner à des lamentations inutiles,
vous porte à l'Eglise pour y rendre un pieux devoir à la défunte, fait voir que
vous savez faire un bon usage de votre raison. Je vous tiens compte dans mon
 cœur de cette conduite, et toute ma famille se trouve avec moi fort édifiée des
 prières solennelles qu'à votre considération Madame l'abbesse et les dévotes
 religieuses au service desquelles vous êtes attaché ont offertes au Seigneur pour
 le salut de mon épouse. De mon côté après avoir pourvu ici à ces soins avec
 toute l'affection que je devois à une personne dont la mémoire me sera toujours
présente, j'exprimai en mon particulier ma douleur dans les stances suivantes
 dont la lecture vous attendrira, et vous soulagera en même tems.
    Les voici :
                      Chère épouse, tu n'es donc plus.
                Je te rappelle en vain. Mes cris sont superflus.
                Rien ne peut adoucir le chagrin qui me ronge ;
                       Je hais la clarté du soleil
                      Et si je cherche le sommeil
                       C'est pour te retrouver en songe.
                      Je ne te verrai plus ici,
                      Claude 2, mon unique souci,
                Nom, pour moi, préférable aux noms les plus illustres;
                      Nous fûmes moins époux qu'amans.
                Dix lustres avec toi m'ont paru dix momens
                Et dix momens sans toi me paraissent dix lustres 3.
                      Je me souviens de tes secours,
                De tes attentions, de tes soins, de tes veilles.
                      Malgré toi sourde à mes discours,
                      Tes yeux remplaçoient tes oreilles 4.
                      Au moindre signe ils m'entendoient ;
                Et de mes volontés interprêtes habiles,
                      Toujours prêts, jamais inutiles,
                Au langage des miens d'abord ils répondoient.
                Que deviendrai-je, hélas ! tu pars et je demeure.
                Ton aine, loin de moi, sans doute dans les cieux
                      Goûte un repos délicieux.
                Moi, sur terre, inquiet, je soupire, je pleure.

  1
      L'adresse porte : Au R. P. De La Monnoye, religieux cordelier à Auxonne.
  2
      Claude Henriot, femme de La Monnoye.
  3
      La Monnoye inscrit en marge : « Lustre en poésie c'est un espace de cinq ans. »
  4
      De même il ajoute : « Elle était devenue sourde. »