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              L E T T R E S DE B E R N A R D DE LA M O N N O Y E                     21
                Unis par une tendre et sincère amitié
                      Qui devoit être inséparable,
                      Nous formions un tout agréable,
                Et je ne serai plus qu'une triste moitié.
                J'aurois dû précéder, bientôt je te vais suivre '.
                       Agé de quatre-vingt-cinq ans,
                       Désormais, chère ombre, il est temps
                       Que la Parque à la mort me livre 2.
                       Et si l'heure de mou trépas
                       Dans cet instant ne sonne pas.
                C'est que, (le nommerois-je) un héros me fait vivre :
                Un héros... que ne puis-je autrement m'exprimer ?
                Je le louerais bien mieux, si je l'osois nommer 3 .
   — Voir les Œuvres de La Monnoie 4.
   Je n'ajouterai autre chose à ces vers, mon cher fils, que les recommandations
 de votre frère, de son épouse et de votre neveu qui vous souhaitent une parfaite
 santé. J'en fais de même et suis votre très affectionné père.

                                                            DE LA M O N N O Y E .


                                         XXI
                                                   A Paris, le 3 de juin 1726 5.
   Quelques louanges qu'on ait données aux vers que j'ai faits sur la mort de
 votre mère, je pense que vous êtes bien persuadé, mon cher fils, que je soubai-
terois fort 'n'avoir jamais eu cette occasion d'être loué. Quoique mon généreux
bienfaioteur M. le duc de Villeroy ait marqué de l'estime pour ces vers, il n'est
pourtant pas vrai qu'en conséquence il m'ait fait présent de cinquante pistoles.
 Voici d'où vient l'erreur. L'an 1722, ce seigneur qui ne m'avoit jamais vu mais
qui pour mon bonheur avoit ouï dire quelque bien de moi, ayant appris que les
billets de banque m'avoient emporté la moitié de mon pauvre revenu, en fut si
touché que dès ee moment là il me créa une pension annuelle de six cens
livres, laquelle depuis il a toujours eu la bonté de me continuer L Sans ce
secours qui m'est absolument nécessaire j'aurois peine à subsister, et c'est ce
que j'ai donné à entendre dans cet endroit de mes vers où j ' a i dit que si à l'âge de
quatre-vingt-quatre ans Ylieure de mon trépas n'avoit pas encore sonné, e'étoit
parce qu'un héros me faisoit vivre. Ce héros n'est autre que M. le due de Vil-
leroy qui n'a pas manqué de rn'envoyer les six cens livres de pension cette année,
   i II dit en marge : « J'avais onze ans plus qu'elle, lorsque je l'épousai en 1675. »
  2
     « Les poètes, dit-il, appellent Parques les trois déesses fabuleuses qui filent la
vie des hommes. »
   3
     « Le héros que je ne nomme point, dit-il, c'est M. le duc de Villeroi qui craint
les louanges, quoique je lui en doive dé très justes, puisqu'il est le plus accompli
seigneur de la cour, et qu"il me gratifie d'une pension de six cents livres. »
   4
     Ces stances se trouvent dans le Mercure de France d'avril 17SG, p. 738, et
dans les Poésies nouvelles de Monsieur de la Monnoye, publiées à Dijon, par
l'abbé Joly en 1743, in-12.
   5
     II y a sur l'adresse : Au Révérend Père de La Monnoie, en la maison des reli-
gieuses de Sainte-Glaire, à Auxonne.