Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
                                        — 546 —
la Convention m'avaient dit combien ils étaient intimes ; du reste, vous savez qu'on prétend
que Marat était aux gages d'Egalité. Donc, j'avais le droit de les mettre ensemble. Vous
avez vu qu'Egalité tient une lorgnette dont il essuie les verres. Je savais aussi que, pendant
tout le procès du roi, Egalité n'avait cessé de le regarder avec une lorgnette, ce qui scandali-
sait même les plus régicides. Donc j'envoie mon tableau, il est reçu au Salon. Je vais au
Salon pour me rendre compte ; point de tableau. Je m'informe, on m'apprend que Louis-
Philippe et le duc d'Orléans sont venus voir le Salon, qu'ils se sont longuement arrêtés
devant mon tableau ; puis le roi finit par dire : « // ne faut pas que ce tableau reste là... ».
Les gardiens, par ordre du roi, l'enlevèrent et le transportèrent au Louvre, à mon insu. Je
m'informe, je vais trouver mon amiL. Peisse, qui était d'Aixou de Marseille, comme Thiers,
et son grand ami. Il me dit ; « Eh bien, je vais te présenter à Thiers, tu t'expliqueras avec
lui». — « Oui, mais je n'ai point d'habit à la française » — « Il t'en faut un, trouves-en
un ». Je trouve l'habit, mais quel habit! C'était celui de Rogier, un Lyonnais, qui me prêta
un habit couleur sang-de-bœuf, avec des brandebourgs, quelque chose de cocasse. Moi et
mon habit, et mon ami Peisse, nous allons chez Thiers qui me raconte l'histoire de mon
 tableau ; mais il ne cessait de considérer mon habit à la française, aussi je finis par lui
dire : « C'est mon habit que vous regardez i » — « Ma foi oui ». — «/e vous dirai qu'il
n'est pas à moi, je l'ai emprunté pour venir vous voir ». — « Heureusement qu'il n'est
pas à vous, car il est bien singulier ». En causant de l'habit et du tableau, nous faisons
connaissance, et il m'invite à revenir. Je suis si bien revenu que, tous les jours, nous faisions
une petite promenade d'une heure, avant la séance ou après.
      J'ai même failli m'embarquer avec lui dans une affaire monumentale. Il voulait faire
l'histoire de l'art depuis Constantin; je ferais les planches. « Combien vous faut-il i Je mets
à votre disposition quatre cent mille francs, vous trouverez des dessinateurs, des graveurs ».
// me montra une feuille de papier grande comme un journal : « Vous diviserez ce papier en
deux, vous écrirez à gauche et moi je mettrai les observations à droite ». Ce beau projet
était déjà en voie d'exécution quand il me survint des affaires de femmes qui ont tout mis à
vau-l'eau.
   Ici Chenavard narre son aventure avec la femme d'un amiral qui s'éprend « de (sa)
peinture et même de (sa) personne », lui saute au cou et « y reste pendue ». Au bout de
quinze jours, il lui adresse « une épître en cent ou cent cinquante vers » où il lui dit « en
substance » qu'elle n'entend rien à l'amour, « bref qu'elle ne faisait pas (son) affaire ».
      Or cette bonne dame était l'amie intime de Mme Thiers et de Mlle Dosne. Vous com-
prenez que, pour avoir la paix chez lui, Thiers a été obligé d'avoir l'air de me lâcher, et
que les quatre cent mille francs, l'histoire de l'Art, tout ça a été renvoyé aux calendes
grecques.
      Le nom de Thiers revient dans cet autre fragment :
      J'ai dîné aujourd'hui avec Aynard et Hirsch. Hirsch me racontait qu'on fait une sou-
scription pour élever une statue à Berlioz et je lui disais que Rossini ne faisait pas grand cas
de Berlioz ; il disait : « Y ferait de bien mauvaige mougique, chi chavait la compousition ».
Là-dessus, voilà Hirsch qui se récrie : « A-t-on jamais vu! Est-il possible déjuger un hom-
me avec cette légèreté, un homme comme Berlioz ! ».