Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
                                         — 547 —
     Ils sont tous comme ça à Lyon ; on ne peut pas faire une plaisanterie sans qu'ils la
prennent au tragique. Tenez, Thiers n'était pas ainsi. Un jour je racontais devant lui quel-
que chose de ce genre : Un gamin de Marseille passait devant la boutique d'un merlan.
Celui-ci lui administre un coup de pied quelque part. Le gamin lui demande piteusement :
« Qu'est-ce que je vous ai fait, Monsieur le Merlan, pour que vous me donniez çat» — « Tu
ne m'as rien fait, mon garçon ». — « Eh bien, alors i » — « Zuze un peu, si tu m'avais fait
quêque soze! »... Ingres se met en colère... « Puisque vous étiez là, pourquoi n'avez-vous
pas été chercher un sergent de ville i Est-ce que ce merlan avait le droit... etc.iv. Thiers
prit la chose en Marseillais qu'il était, et il finit la phrase d'Ingres en disant : «... Et ça lui
a servi de leçon ».

                                              g
       Une camaraderie très amicale et très fidèle unit toujours Chenavard et Victor de
Laprade si différents, sur tant de points, d'opinions et de sentiments. Au moment où
de Laprade songeait à écrire sa Psyché (vers 1839-1840 0> il parla à Chenavard de son
sujet ; le peintre et le poète échangèrent leurs idées sur l'œuvre projetée et la page qui
suit montre entre les deux Lyonnais de curieuses affinités d'esprit :
      Je lui avais écrit un plan pour le poème qu'il a écrit sous le titre de Psyché, et vous
allez voir qu'il n'y a pas beaucoup de différence entre le sien et le mien. D'abord, au lieu de
Psyché qui est une abstraction, une allégorie, je prends un personnage historique, Orphée. Je
garde Psyché tout de même ; Orphée est en Egypte, il la voit et la prend pour une divinité,
il s'élève au sens du divin, il bâtit un temple. Ça veut dire qu'Orphée, ou l'humanité, a eu
d'abord le sens de l'architecture, et de l'architecture religieuse, et a donné à ce sens une
réalité extérieure en Egypte. L'Art a commencé en Egypte, et par l'architecture. Orphée se
rend d'Egypte en Grèce ; ça signifie que l'humanité civilisée est passée d'Egypte en Grèce.
Orphée retrouve Psyché sous la forme humaine : c'est Eurydice. Comme son esprit est
devenu plus net, plus précis, il représente Eurydice sous la forme de la statue. Eurydice
meurt, piquée par un serpent, et Orphée, pour la pleurer, invente la musique. Mais Eurydi-
ce ressuscite, et, cette fois, elle est incarnée dans la Vierge catholique, Marie. Pour expri-
mer son amour, Orphée invente la Peinture qui représente l'homme, divinité anthropomor-
phique, sous une variété bien plus grande d'aspects et représente une beauté tout à fait diffé-
rente de celle de la sculpture ; beauté inférieure, car la peinture doit viser au modelé, à
l'effet sculptural. Cela disparu, Typhon, frère d'Orphée et jaloux de lui, le saisit, l'enferme
dans un coffre et le jette dans la mer. L'humanité, depuis ce temps, le cherche, et elle est gou-
vernée par Typhon qui représente le monde futur, matériel, où les machines et les perfec-
tionnements scientifiques tuent l'Idéal et rabaissent l'homme à l'état animal sous lequel on
se représente Typhon. L'humanité retrouvera-t-elle Orphée, c'est-à-dire le Beau en soi, et
sous quelle forme particulière le retrouvera-t-elle <ï J'en doute fort et je crains même qu'elle
se dise qu'il est définitivement mort, perdu, et que nous n'avons plus qu'à perfectionner,
peigner, friser etpomponner notre planète.
      Laprade fait passer Psyché par toutes ces périodes ; moi j'y fais passer, non pas l'Hu-
    Rev. Lyon,                                                                          35