page suivante »
— 91 —
à Salonique dès l'arrivée de M. Venizelos, et malgré la sanglante tragédie
du I e r décembre 1916 où tant de Venizelistes, et parmi les meilleurs,
furent persécutés, traqués, fusillés, l'idée persista dans l'esprit de quelques-
uns qu'au fond tous ces gens-là étaient d'accord pour nous jouer. Il est
possible que l'attitude que vient de prendre M. Venizelos ait quelque
peu surpris Que voulait-on donc qu'il fît ? Qu'il plaçât son amour-propre
de chef de parti au-dessus de ce qu'il regarde comme l'intérêt supérieur
de son pays? N'est-il pas plus logique et surtout plus digne de lui qu'il
fasse abnégation de sa personne, de ses légitimes ambitions, de l'avenir
immédiat de son parti pour ne songer qu'à la vitalité de l'œuvre qu'il a,
au prix de tant d'efforts, construite et menée jusqu'au bout ? Si on y réflé-
chit, cette attitude était la seule qu'il pût prendre et, comme toujours,
il l'a prise sans la moindre tergiversation. Quant à je ne sais quelle collu-
sion plus ou moins cachée avec le souverain qu'il a par deux fois déjÃ
chassé de Grèce et auquel, en son for intérieur, il ne désespère nullement
de montrer encore la route de l'exil, l'idée même en est absurde. Ce serait
naïveté que de s'y arrêter une minute. Ne voit-on pas qu'on tombe tout
simplement dans le piège assez grossier que tend à l'Europe le roi Cons-
tantin. Il sait qu'il n'a pas, même en Angleterre, une très bonne presse
si j'ose dire. Il sait d'autre part que le respect des idées constitutionnelles
est chère à tout bon Anglais. Dès lors il fait le bon apôtre : lui qui rêvait
de transformer la démocratie couronnée qui est le régime constitutionnel
de la Grèce en une sorte de dictature militaire et royale, à la façon du
royaume de Prusse, il se déclare le plus constitutionnel des souverains.
Si la volonté du peuple l'exige, il se soumettra de bonne grâce et il acceptera
de collaborer avec M. Venizelos. A cela M. Venizelos a répondu et comme
toujours avec sa lumineuse franchise. Sa réponse se trouve dans une
interview publiée tout récemment dans le Temps. Après avoir déclaré
qu' une collaboration quelconque entre Constantin et lui était pour aujour-
d'hui, pour demain, pour toujours une impossibilité catégorique, M. Veni-
zelos ajoutait : « Entre Constantin et moi il y a un fossé si profond que rien
jamais ne pourra le combler. C'est un monde qui nous sépare, non seulement
toute une politique, mais toute une mentalité ».
M. Venizelos a dit le mot juste, celui qu'il fallait dire. C'est en effet