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402 UNE FEMME MURÉE Malgré son temps si bien rempli, sa tendresse filiale pour son oncle, une profonde mélancolie répandait un voile sur sa vie. Ma jeunesse est finie, disait-elle ; plus de doux enthousiasmes, la joie né peut rentrer dans mon cœur, les sourires du printemps, les bienfaits de l'au- tomne ne peuvent plus m'apporter aucun plaisir. Elle avait renoncé à la musique, et son luth ne retentit plus dans le manoir depuis la cruelle journée de la mort d'Emma. Un soir, un messager vint apprendre la mort du sei- gneur de la Roche, nouvelle douleur pour tous. Gabrielle pleurait à la fois sa douce colombe, comme elle appelait Emma, et cet intéressant Roger qu'elle crojait ne plus revoir, et dont elle ne savait aucune nouvelle. Que ne pouvons-nous encore pleurer ensemble, disait-elle. Hélas ! certainement, il gémit, il souffre, la mort de son père est encore pour lui une nouvelle tristesse. Le temps avait amené le fatal anniversaire du 12 octo- bre; toutes les cloches de la seigneurie s'ébranlèrent, et annoncèrent le service du lendemain; une foule immense s'y presse. Tous voulaient prier pour le repos de l'âme de haute et puissante dame Emma de Laussac, comtesse de Mornieux. Qui peindrait l'étonnement de Gabrielle et de son oncle, de trouver à genoux, près du drap de mort, Roger en longs habits de deuil, aussi triste, aussi désolé que les premiers jours de sa douleur ! Après la cérémonie, Roger vint saluer les châtelains qui le forcèrent de monter au manoir. Depuis longtemps Guillaume tout occupé de sa nièce caressait un projet qu'il ne voulait lui communiquer qu'après la première année du deuil de son père. Pendant son absence, Rpger avait cruellement souffert; il ne pouvait se consoler de la mort de sa sœur, d'avoir quitté Gabrielle, et il les pleurait toutes deux. La mort du seigneur de la Roche ramena Roger en Savoie. Il y apprit que Guillaume voulait marier sa nièce, faire passer sur la tête de son époux l'héritage de sa seigneurie dont il n'avait aucun héritier; il n'eut plus d'espérance. Cadet d'une famille sans fortune, il était trop modeste pour croire qu'on put jamais penser à lui. Et cependant, c'était bien sur lui que Guillaume, l'ex- cellent oncle de Gabrielle, avait jeté les yeux pour assu- rer son bonheur.