page suivante »
74 LE SERGENT MODAS était passé, quinze jours de patience, et tout serait fini. Ce fut le dernier combat et la dernière blessure du brave sergent Modas. Chaque hiver, à la veillée, on lui a fait plus d'une fois répéter cette histoire, pendant que les vieilles filaient, que le chat faisait ron-ron au coin du feu, et que jeunes garçons et jeunes filles se parlaient de fiançailles. Pour l'Autrichien, il passa, mais non sans laisser des morts. Nantua fut envahi, réquisitionné. J'ai souvent en- tendu Fanchette., notre vieille bonne, maudire leur mé- moire.' Les gredins ! (ils logeaient quatre à la maison) avaient mangé, en larges tartines, toute la provision de beurre-cuit de l'année, vingt-deux beaux pots, ma foi, fondus à la Saint-Jean ! Il s'est éteint doucement à l'entrée d'un hiver, le ser- gent Modas, il s'en est allé avec les feuilles: j'avais alors quinze ans. Tout le village l'accompagna à sa dernière demeure. Pour moi, je le pleurai longtemps ; maintenant encore, chaque fois que je passe devant le pauvre cime- tière, je ne manque pas d'aller m'agenouiller devant la petite croix de bois sous laquelle repose mon vieil ami, héros simple mais grand, comme il en faudrait tant à la France. UN BUGISTE.