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                               LE CONTE                              599
   de vue scientifique s'impose de plus en plus et que la science,
   n'admettant pas le merveilleux, ne peut le remplacer que par
  l'extraordinaire, ce qui n'est pas du tout la même chose.
     Dans ces conditions, le véritable conte, enfantin et primitif, ne
   sera bientôt plus qu'un objet d'étude, une partie de l'archéologie
  scrutée avec d'autant plus d'intérêt qu'elle reste dès maintenant
  le seul témoin et le seul dépositaire de choses à jamais disparues.
     En effet, les différentes rédactions d'un même conte renferment,
  suivant les temps ou les lieux, et nonobstant l'immutabilité du
  fond, des détails très variés, très curieux, très intimes, très locaux
  et souvent uniques, sur les mœurs, les caractères, les croyances et
  les superstitions, tous détails dont la vérité naïve était comme
  exigée par l'auditoire spécial du conte. La chevillette et la bobi-
  nette fermant la porte de la mère grand, dans le Chaperon rouge,
  offrent un bon exemple des humbles particularités que l'on recueille
 dans le conte et que l'on ne trouve pas dans l'histoire. C'est grâce à
 cette richesse de détritus qu'il roule dans son sein que le conte
 fournit maintenant à l'étude un sujet fécond et vaste, dont les
 principales lignes seulement sont arrêtées, mais qui attire de plus
 en plus l'attention et les recherches. L'exemple des frères Grimm a
 été suivi dans toutes les directions et surtout dans le champ indo-
 européen, qui nous est plus accessible que les autres. Sous le nom
 spécial de Folk-lore, ou tradition populaire, le conte en est arrivé
 à former le centre d'un véritable mouvement archéologique, ayant
 ses recueils et ses journaux, par exemple, en France, la Mélusine.
    Cette curiosité empressée est assurément de mauvais au gure
pour le conte : on se hâte, parce qu'il va disparaître ; mais du
moins, avant de céder ainsi aux envahissements de la science
partout où pénétrera la civilisation européenne, il nous aura laissé
le meilleur de lui-même, qu'il contenait en germe dès le principe.
Ce meilleur de lui-même est le roman, qui, dans le livre ou sur le
théâtre, représente depuis longtemps l'élément humain du conte
purifié de tout alliage, et qui est capable d'exprimer dans tous leurs
détails toutes les possibilités de la vie, sans plus les faire, malheu-
reusement peut-être, autres qu'elles ne sont. Si l'on peut et si l'on
doit dire tout le mal possible du roman quand il est mauvais, il a
du moins le rare mérite, quand il est bon, de relever un peu notre