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LE CONTE 593
Pluton peut se traduire par riche, et c'est ainsi l'équivalent exact
de Fortunatus. Son casque rendait invisible pour une raison bien
simple ; c'est qu'il symbolisait ce voile de plomb qui s'étend sur
la vue et la pensée quand on meurt et qu'on va disparaître de ce
monde, ou, en d'autres termes, devenir invisible pour les vivants.
Le casque de Pluton a donc sa raison d'être dans une métaphore
très naturelle, que nous employons aussi dans notre langue quand
nous disons un voile de mort ou le voile du trépas. Peut-être se
rappellera-t-on ici un poème de V. Hugo, le Voile, dans lequel
une femme arabe qui a levé son voile est tuée par ses frères pour
ce motif. Elle dit en mourant :
Sur mes regards qui s'éteignent
S'étend un voile de trépas,
et ses frères lui répondent :
C'est en un que du moins tu ne lèveras pas.
Voilà , sous la forme la plus simple, le casque de Pluton des
mythes et le chapeau de Fortunatus des contes.
La jolie nouvelle allemande de l'Homme qui a perdu son ombre
trouve de même son explication dans une croyance ancienne. Cette
croyance était qu'un homme mort n'a plus d'ombre, et, en effet,
un corps couché et immobile ne projette plus, comme le fait un
corps debout et en marche, ce simulacre animé de lui-même que
les hommes primitifs confondaient avec l'âme. D'après les Grecs,
tout homme ou tout animal qui entrait dans le temple du Jupiter
arcadien, sur le mont Lycée, perdait son ombre et mourait dans
l'année, ce qui veut dire, sans doute, qu'à une certaine époque on
sacrifiait là tout être vivant qui pénétrait dans l'enceinte du
temple : pour qui connaît le sens de la croyance, en effet, ce n'est
pas la perte de l'ombre qui causait la mort, mais c'est la mort qui
entraînait la perte de l'ombre. Voilà sur quels fondements, peut-
être inconnus de lui, Adalbert de Chamisso a composé une des
œuvres les plus agréables de la littérature allemande.
Nous venons de remonter jusqu'aux temps homériques pour
expliquer une nouvelle du commencement de ce siècle. Il faut aller
encore plus loin et recourir au plus ancien livre de l'Inde, le