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       LA MORALE DANS LES FABLES DE LA FONTAINE                   373
quelques-uns ne sont ni plus nobles, ni moins pratiques, du reste,
que le but proposé*: Apprenez à connaître les hommes; ne nourris-
sez pas de chimères ; efforcez-vous de n'être point sot; de n'être
dupe ni de vous ni des autres ; d'être le plus fort si vous pouvez.
Le fabuliste ne dit pas ouvertement d'employer la ruse, la flatterie,
le mensonge, l'abus de la force, la violation de la foi jurée, la ven-
geance. Mais enfin, ces moyens ne répugnent pas assez à ses per-
sonnages; et comme ils sont, d'ordinaire, couronnés de succès, ne
peut-on pas dire que les montrer, c'est déjà les proposer à l'imita-
tion ?
   Nous avons observé que la morale de La Fontaine est inconsé-
quente, on pourrait ajouter qu'elle est relative. Suivant elle, la
valeur des actes dépend des circonstances et des personnes, le
mensonge et la tromperie font de bonne guerre contre un fourbe
et un menteur :

                C'est double plaisir do tromper un trompeur.


    Faut-il donc avec Rousseau se voiler la face et fermer le livre ?
 En vérité, ce serait dommage, car pour quelques fables d'allure
 suspecte, que de maximes raisonnables, auxquelles le censeur le
 plus rigide ne peut rien trouvera redire, que de scènes admirables,
 que d'observations marquées du plus ferme bon sens !
   N'y a-t-il pas du reste beaucoup d'exagération et de malenten-
 dus dans les reproches que l'on fait à la morale des fables ?
   Si l'on étudie l'auteur, on a peine à croire qu'il ait voulu pro-
poser aux autres l'emploi de moyens malhonnêtes qui lui étaient
 inconnus à lui-même ; un de ses amis qui fut de son intimité pen-
dant cinquante ans, Maucroix a écrit de lui : « C'était l'âme la
plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue; jamais de
déguisement; je ne sais s'il a menti en sa vie ».
   La Fontaine ne fut pas un flatteur. Ami de Fouquet, il lui resta
fidèle après sa disgrâce. Cette attache compromettante et d'autres
semblables lui fermèrent toujours, sans qu'il fît rien pour l'ouvrir,
la porte des faveurs royales.
   La Fontaine fut toujours pauvre et sans crédit. Et s'il eut un
ennemi, l'académicien Furetière, dont les attaques furent sans me-