page suivante »
UN COUP D'ŒIL TRAGIQUE 361 n'avait pas seulement dix-neuf ans! — « Je vois ce qui en est, pensa-t-elle, le vieux scélérat est jaloux. » Tous ses efforts pour attirer les regards de la jeune femme furent vains, le dîner fut servi, et les trois convives se mirent à table. L'hôtesse du Cerf-Blanc regardait alternativement, comme la sœur Anne, à la fenêtre pour voir s'il ne venait rien, à la table pour voir s'il ne s'y passait rien. A sa grande terreur, elle observa que la jeune dame portait une cuillerée de soupe à ses lèvres! Incapable de se contenir plus longtemps, elle s'écria d'une voix étranglée en saisissant sa main : — « Pauvre chère innocente, cette soupe est empoisonnée!... «Tous se levèrent dans un désor- dre qui fut rapidement augmenté. Un grand tumulte se fit entendre dans le corridor,tout un détachement de la milice fît irruption dans la salle, et deux soldats, saisissant chacun un des bras de M. W i l - liams, le garrottèrent sur son siège. — « Je suis heureux, madame, dit le gros petit magistrat tout en gesticulant, d'avoir été choisi du ciel pour être l'humble instru- ment qui doit préserver votre vie de funestes projets qui font la honte de l'humanité.» Après quoi M. Crampton fit une pause résul- tant de trois choses qui lui manquaient à la fois ; les mots, l'haleine et les idées. — « Ma vie? » articula la dame ébahie. — « Oui, madame, les voies de la Providence sont insondables ; la vaine curiosité de trois paresseuses commères a été tournée en bien. » Et l'éloquent magistrat procéda en détail à la narration du minu- tieux examen auquel la lettre avait été soumise, mais quand il en vint à ces terribles paroles : « Nous parlerons de la chose demain à dîner, mais je suis fâché que vous persistiez à empoisonner votre épouse, l'horreur de ce crime est trop grande », il fut interrompu par les éclats de rire du monsieur inconnu, de la dame et du pri- sonnier lui-même. Cet accès de gaieté fut suivi par un autre jus- qu'à ce qu'il devint contagieux, et les sergents de ville eux-mêmes commencèrent à rire. — « Je puis tout expliquer, interrompit à la fin le visiteur. M. Williams est venu ici pour chercher la tranquillité si nécessaire pour les travaux de l'esprit; il compose actuellement un mélodrame intitulé l'Epouse. M'ayant soumis son dernier acte, j'ai fait des objections à l'empoisonnement de son héroïne. Cette jeune dame est Ocroftaii 1884, — T. II £3