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184 LA REVUE LYONNAISE
« Doncques vuide d'amour, plein de mesconnaissance,
Tu veus m'envelopper ez destours d'oubliance,
Moy, la fille du ciel, le recueil des beautez,
Qui du monde ay chez moy toutes les raretés,
L'or des Américains, l'encens asiatique,
Les jardins de l'Europe et les dattes d'Afrique?
J'ay, première, entendu ta bégayante voix,
Veu quand d'un mont jumeau le bout tu mordillois.
Foiblet, Ã quatre pieds t'ay veu presser la plaine ;
Puis cresper ton mentor, d'une douillette laine.
Et, jalous de ma gloire, ô trop ingrat sonneur,
Tu caches ma louange, et taches ton honneur.
Si dans mes chams féconds ne ruisselle l'eau rare
Des fontaines d'Amon, d'Eurimène, Silare,
Du Pakstin ruisseau, du sourgeon Eleusin,
Du Cerone, Cephis, de Xante, ny d'Andrin,
Ny tant d'autres encor dont, crédule, tu ranges
Dans ton labeur certain, les douteuses louanges ;
Par mes bois, par mes chams, par mes prez damassez
J'en ay qui plus encor doivent estre haussez.
Mais tu laisses le vray pour l'histoire incertaine
Et ce qui t'est prochain pour la chose lointaine.
La poule ainsi, gratant au coin d'un tas de blé,
Croit de tous le meilleur le grain plus reculé.
Et plusieurs, qui jadis n'entendoient misérables
Ce monde où ils sont nez, en cherchoient d'innombrables. »
Elle trancha ces plaints. L'écho lui respondit.
Le sourgeon s'en esmeut, tout le ciel l'entendit.
Puis sa suite et les vents qui fort en murmurèrent,
En me laissant l'esmoy, sa parole m'ostèrent.
C'estoit, je croy, la France, ô Bartas, et de fait
Mainte fontaine y vit, dont j'admire l'effait.
Le poète fait un rapide aperçu des sources minérales qui existent
en France. Il signale la Fontaine ardente, près de Grenoble, la fon-
taine pétrifiante d'Auvergne, la source de Saint-Galmier en Forez :
Doy-je taire, Font-fort, qui froide boust sans fin,
Dont le tremblant azur pique ainsi que le vin,
Qui les plus esloignez abreuve de merveilles,
Et les Forésiens de liqueurs nompareilles ?