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transmit ses adieux à la France (1). Il partit le 17 août 1248.
C'est dans le vieux Joinville qu'il faut lire cette histoire. Le
brave sénéchal ne quiltait pas sans regrets son château. Il
allait à un pèlerinage saluer la Madone, et il passait sous les
murs du vieux manoir. « Je n'ozé oncques, dit-il, tourner la face
devers Ionville, de paeur d'auoir trop grand regret, et que
le cueur me altendrist de ce que je laissois mes deux enfants
et mon bel chaslel de Ionville, que j'auois fort au cueur (2). »
Maintenant Aiguës-Mortes n'a plus de royal pèlerin et dé-
choit de jour en jour. Celle ville d'environ 3,000 âmes est
tiiste et morne comme une veuve inconsolée ; son port déjÃ
si loin d'elle, et qui s'en éloigne incessamment, à mesure que
la Méditerranée jette le sable vers ses bords, ne lui amène
que de méchants navires, et c'est grâce à un canal qu'il lui
reste quelque vie encore. Le voisinage de Celte, dont le
port est sûr et commode , achève de tuer Aigues-Morles.
Oh ! si le grand prince qui fonda sa ville bien aimée la re-
voyait à présent du haut de la tour de Constance, quel deuil
monterait à son ame royale! Non, ce n'est qu'après avoir
senti, comme nous, le poids des heures dans ce recoin silen-
cieux que l'on pourra bien sentir aussi tout ce que présente
de vrai et de saisissant le vigoureux tableau de Reboul.
Et puis nous irons voir, car décadence et deuil
Viennent toujours après la puissance et l'orgueil»
Nous irons voir au bord d'une eau stationnaire,
Aigue-Morte aux vingt tours, la cité poitrinaire,
Qui meurt comme un hibou dans le creux de son nid,
Comme dans son armure un chevalier jauni ;
Comme au soleil d'été, qu'il croit être propice,
Un mendiant fiévreux dans la cour d'un hospice,
Et puis son port bordé de huttes da roseaux,
Où viennent s'amarrer quelques rares vaisseaux,
Où le triste pêcheur que le besoin harcelle,
[1) A. Germain, Hist. de l'Église de Nîmes, lom. 2, pag.529.
(2)Mém. de Joinville, tom. 1, pag. 32, édit de DuCange, 1785.