page suivante »
D'UN VIEUX GROGNARD 41 on te retrouverait du moins au sommet des montagnes du Vivarais! Votre récit me touche profondément, jeune homme, et cette fois vous n'avez plus à craindre mes rail- leries. Mais, si vous m'en croyez, vous vous défierez désor- mais du Hasard, ce grand sournois qui vous a conduit à Vais, et plus encore de vous-même. Quand la jeunesse et la bonté sont réunies ensemble, il n'y a pas d'illusions dont elles ne soient dupes. Vous apprendrez avec le temps, jeune homme, que la femme est un objet fragile, qui se brise comme le verre. Plus c'est idéal, moins c'est durable. Comme la fleur ou le papillon, elle tombe en poussière à notre brutal contact. Et quand on arrive à ce semblant de bonheur que donne une union longtemps désirée, on n'a rien de plus pressé que de se chamailler. Et c'est par la route des plus jolis rêves, à travers les sentiers les plus fleuris et les plus embaumés, qu'on atteint ce brillant résul- tat de s'enchaîner pour se haïr de plus près jusqu'à ce que mort s'en suive. C'est que pour être heureux en mariage, jeune homme — heureux autant que cela est compatible avec la nature humaine — il ne suffit pas de s'aimer au début et même quelques jours après, c'est-à -dire la durée de ce qu'on appelle la lune de miel ; 'il faut encore être doué d'une rare patience et, en quelque sorte, d'une invin- cible résignation; il faut être bien persuadé que la destinée de l'homme est de chercher le bonheur toute sa vie sans jamais en trouver que des bribes, de même que celle du chasseur est de passer sa journée à la poursuite des lièvres et des perdreaux, pour arriver à occire quelques malheureux passereaux qui embellissaient le paysage et qu'on ne saurait mettre sous la dent. — Je vois, Monsieur, dis-je alors, que le destin ne vous a favorisé dans aucune de vos chasses.