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A la vérité, mademoiselle Rachel ne nous a pas montré
dans toutes leurs nuances et sous tous leurs aspects les per-
sonnages qu'elle a ressuscites par le magique pouvoir de
son talent. Elle n'a pas toujours saisi le sens complet et
absolu des rôles dont elle s'est fait l'interprète. Mademoi-
selle Rachel a rendu, avec Une grande fidélité, avec une
saillie remarquable, tout le côté d'ironie atnère et de cour-
roux concentré qui forme la partie la plus importante de
ses rôles, mais elle a moins bien réussi à en exprimer
l'aspect de passion, de sensibilité, de tendresse; elle a
compris la haine plus que l'amour. Aussi, dans Andro-
maque, mademoiselle Rachel se montre-t-elle rivale ja-
louse plus encore qu'amante passionnée; dans Horace,
elle ne peut parvenir à aimer Curiace, ou du moins à nous
l'aire croire suffisamment à cet amour, qu'elle oublie trop.
Dans Mithridate, tandis qu'elle saisit admirablement les
parties énergiques de son rôle, les nuances de sensibilité
lui échappent assez souvent; il ne manque rien à l'expres-
sion de son mépris pour Pharnace, cet ami des Romains,
mais en d'autres endroits la grâce touchante de Monime
et son amour pour Xipharès ne sont pas reproduits. Pour
ce qui est de Polyeucte, cette inspiration chrétienne du
romain Corneille, mademoiselle Rachel y a incontestable-
ment fait pins valoir ce qui se trouve de réserve sévère et de
divine pudeur dans son personnage, qu'elle n'a mis en
relief les moments, plus rares d'ailleurs, d'enthousiasme
et d'exaltation. C'est que le talent de mademoiselle Rachel
est ainsi fait par nature et par essence : elle a réussi et
réussira toujours davantage dans les rôles où la sensibilité
est moins accusée, où l'énergie, au contraire, a une part
plus large, tels que ceux d'Emilie et de Roxane. Soit
inexpérience d'âge, soit en effet que la corde pathétique
manque au clavier du cœur, toujours est-il que mademoi-
selle Rachel s'entend mieux, jusqu'ici du moins, à haïr
qu'Ã aimer, Ã se courroucer qu'Ã s'attendrir. Ses yeux lan-
cent plus aisément l'éclair qu'ils ne se noient dans les
lax-mes; sa bouche se contracte en sourire dédaigneux plus
vite qu'elle ne s'entr'ouvre aux douces paroles. La pratique
de la vie, l'expérience du monde , l'âge survenant déve-
lopperont-ils en mademoiselle Rachel une faculté dont le
germe est peu sensible aujourd'hui ? On ne saurait trop