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                        nu BON SENS                        189

S'il ne s'agissait pas d'un souverain, mais d'un simple par-
ticulier, ils raisonneraient tout autrement : s'accordant par
exception avec les esprits étroits, ils ne considéreraient plus
que la seule chose à considérer, à savoir l'excès de la
dépense, et le bon sens leur ferait déclarer sans ambages
l'acquéreur un sot.
    Le bon sens, c'est le sens du vrai ; sa première condition
est la sûreté de l'esprit ; son acte propre, une connaissance
exacte des choses. Placé en face d'une notion intellectuelle,
le bon sens est la faculté qui en distingue immédiatement
tous les éléments véritables, qui les voit dans leur pro-
portion, qui reconnaît leur ensemble et qui discerne
 chacun d'eux, distinguant les réels des apparents, les acces-
 soires des principaux, les essentiels des accidentels; celui
 qui en est doué peut être ignorant, mais il ne sait rien d'une
 manière confuse. Il n'acquiert aucune notion sans l'ana-
lyser pour ainsi dire, sans en saisir les vrais éléments, sans
se la rendre à lui-même distincte, déterminée, lumineuse.
En tout il voit clair, parce qu'il a de naissance une sorte
 d'aptitude qui est pour l'intelligence ce que l'étendue et
l'acuité du regard sont pour les yeux. Je vais raconter à ce
 propos un trait de l'enfance d'Alfred de Musset : bien qu'il
y soit question d'une vérité mathématique, rien ne me
 semble plus propre à caractériser ce mélange de justesse,
 de pénétration, de perception nette du détail, qui cons-
titue le bon sens.
   « Lors d'un voyage en Bretagne, raconte Paul de Musset,
nous assistâmes, mon frère et moi, chez un ami de notre
père qui habitait Rennes, à une soirée à laquelle assistaient
aussi plusieurs officiers d'artillerie. Le fils du colonel, qui
avait la prétention de savoir dessiner, représentait sur une
feuille de papier des mortiers et des canons. Pour figurer la