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512 ÃHEYERBEER ET L'ÉTOILE DU NORD.
n'affecter que la partie sensible de notre être : elle atteint jusqu'aux régions
supérieures de l'âme. Ou juge et on goûte en effet la musique de Mcyerbeer
non seulement avec l'oreille et le sentiment, mais aussi avec la raison. Il
règne dans ces vastes partitions, d'une ordonnance si savante, une telle
science de composition —je prends ce mot dans l'acception où le prennent
les peintres — qu'elles s'adressent évidemment à quelque chose de plus
haut que le sens purement mélodique, à quelque chose qui est la raison
même et qui intervient pour avoir sa part des jouissances que l'oreille per-
çoit et ajouter aux émotions que le cœur éprouve. C'est !e propre de cette
musique d'éveiller, chaque fois qu'on l'écoute, la faculté esthétique. Harmo-
nieuse et robuste Minerve, elle n'est pas seulement fille de la spontanéité et
de l'imagination, elle est fille aussi de la science et de la réflexion.
C'est ce côté sérieux dans le talent de l'auteur des Huguenots qui lui a donné
si promptement et si aisément prise sur un peuple aussi naturellement lit-
téraire que le peuple français et par cela même très-sensible à la conve-
nance et à l'expression dans les œuvres d'art. Quoique nous fassions, nous
sommes les fils de Boileau, de Molière et de La Fontaine ; en prenant un
billet de parterre pour l'opéra, nous ne pouvons pas ne pas emporter avec
nous l'amour du vrai, de la clarté, le sentiment du net et du positif, enfin
cette haute faculté de raison qui est fondamentale chez nous et qui se re-
trouve dans notre langage comme elle est dans notre cerveau. Les Italiens
sont alliés à la musique pour la passion : comme la musique était la seule
distraction, l'unique spéculation qui ne fût pas prohibée par leur gouverne-
ment, ils y mirent toute leur âme, et la musique devint ainsi pour eux un
refuge enchanté contre la servitude.Les Allemands y allèrent par la voie des
idées, par le chemin philosophique : voie ténébreuse, mystérieuse, remplie
d'accents inconnus et de vagues murmures que surprirent Weber et
Beethoven. Mais pour nous la musjque sera toujours une sœur de la raison,
au moins par alliance ; et c'est précisément pourquoi Mcyerbeer nous a sé-
duits, fascinés pendant vingt-cinq ans ; c'est précisément pourquoi il lui a suffi
d'une seule victoire,gagnée en 1831,par la première représentation de Robert,
pour avoir raison même de la popularité de Rossini, l'improvisateur su-
blime, qui crée la mélodie avec toute l'insousiance d'un enfant qui souffle au
soleil des bulles de savon au bout d'un chalumeau.
Il semble qu'on pourrait à la rigueur comparer Rossini à Rubcns et Ã
Murillo, et Meyerbeer à Michel-Ange et à Poussin. Comme l'auteur du juge-
ment dernier, il est porté au colossal ; sa touche est violente. Jamais rien de
vague dans ses mélodies qui, pour n'être pas dansantes, carrées, faciles
à retenir, n'en sont pas moins d'une précision très-rigoureuse. Que la ligne
soit courte, brisée, tourmentée, soit qu'il en résulte souvent, à une première