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454                HISTOIRE D'UNE PENDULE

    La vieille Lorraine prononça ces paroles avec une telle
douleur, en levant au ciel ses yeux pleins de larmes, que
tous ses auditeurs en furent saisis ; puis elle continua :
    Que vous dirai-je • à ce propos que nous ne sachions
tous ? Qui n'a senti le désespoir s'emparer de son âme à
l'arrivée des premiers casques prussiens? Et combien n'en
avons-nous pas vu défiler dans notre pauvre village, o,ù
les régiments, les corps d'armée se succédaient sans re-
lâche. Tous les habitants aisés en logeaient, en héber-
 geaient. Ils nous traitaient de Turc à Maure, et encore il
 fallait paraître content... Comme vous le pensez, j'en
 avais chez moi, pas toujours, mais trop souvent. Peut-
 être, si nous eussions été plus loin de la frontière, là où
 l'ennemi n'a jamais pénétré, peut-être mon Jacques me
 serait-il resté, car enfin je n'avais que lui ; mais il ne put
 supporter la présence, l'insolence de nos ennemis; à
 chaque instant son sang bouillait dans ses veines et bien
 des fois je lui arrachai des mains un bâton qu'il voulait
 casser sur le dos de quelque soldat. Il me répéta si sou-
 vent : Laisse-moi partir, mère, laisse-moi partir ou je
 ferai quelque malheur, que j'en vins à penser qu'il vau-
 drait bien mieux qu'il pérît glorieusement pour la défense
 de son pays que d'être schlagué ou fusillé pour quelque
 mauvais coup, et que je laissai tomber de mes lèvres le
 consentement demandé. Il partit un matin pendant lequel,
 harassée de fatigue, je sommeillais encore, pour m'épar-
 gner le déchirement des adieux, mais il m'avait si ten-
 drement embrassée le soir !
    La voix de plus en plus faiblissante de Mmo Marther
 s'éteignit tout à fait et quelqu'un dit dans l'auditoire,
 plutôt par réflexion que pour formuler une demande :
    — Jacques ne revint pas ?
    — Il revint, répondit la veuve d'un ton découragé, il